Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome I.djvu/464

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


La série des portraits, tant en 1844 qu’en 1848, semble écrite en vue d’une publication possible, de même plusieurs pages volantes portant le même titre : Faits contemporains. Classons aussi dans le même ordre d’idées les conversations écrites en sortant des Tuileries, de Saint-Cloud, les descriptions de fêtes, de bals, tout ce compte rendu étincelant intitulé : Aux Tuileries ; là encore aucun détail n’est omis : coutumes, costumes, étiquette, silences mêmes, tout est scrupuleusement relaté, ce qui nous confirmerait dans la supposition émise plus haut.

Les procès aussi sont suivis méticuleusement ; en tête d’un feuillet on a pu remarquer cette phrase significative : Ces notes sont destinées à dire ce que les journaux ne disent pas. Dire à qui ? et quand ?

Enfin, en 1846, un Journal, un vrai journal est commencé par Victor Hugo, mais, dans sa pensée, ce Journal n’était pas destiné tel quel à la publicité, il l’écrivait pour son édification personnelle, comme l’indique la première page :


J’ai remarqué qu’il ne se passe pas de jour qui ne nous apprenne une chose que nous ignorions, surtout dans la région des faits. Souvent même ce sont des choses que nous sommes surpris et presque honteux d’ignorer. Un homme quelconque qui tiendrait note, jour par jour, de ces choses, laisserait un livre intéressant. Ce serait le registre curieux des accroissements successifs d’un esprit — du moins de la partie de l’esprit qui peut s’accroître par ce qui arrive du dehors. Une pensée contient toujours deux sortes de choses, celles qui y sont venues par inspiration, et celles qui y sont venues par alluvion. Ce serait l’histoire de ces dernières. J’ai l’intention, pour ce qui me concerne, d’écrire ce journal. Je le ferai sommairement, car le temps me manque. Je le commence aujourd’hui, 20 juillet 1846, jour de ma fête. Je regrette de le commencer si tard.

V. H.


La première page a pour titre : Journal de ce que j’apprends chaque jour et débute par un détail du cérémonial à la cour papale de Rome, continue le 21 juillet par un problème chimique et le 22 par une remarque sur les morses. Des détails scientifiques et impersonnels Victor Hugo glisse tout naturellement aux faits journaliers qui l’intéressent plus directement et, des la deuxième page, il note les bruits qu’il recueille sur l’attentat de Joseph Henri. Nous avons donné plusieurs extraits de ce Journal ou, de plus en plus, la personnalité du poète se mêle aux notes historiques ou scientifiques. C’est là aussi que sont relatées les premières phases des procès Joseph Henri, Lecomte, Teste et Cubières.

Un an après avoir commencé ce Journal, Victor Hugo ajoute ce post-scriptum à la première page :


29 juillet 1847. Après un an, je reconnais et je conviens que le plan que je me traçais est presque impossible à réaliser. Je le regrette, car cela eût pu être neuf, intéressant, curieux. Mais le naturel et la vie manqueraient à un pareil livre. Comment écrire froidement, chaque jour, ce qu’on a appris ou cru apprendre ? Cela, à travers les émotions, les passions, les affaires, les ennuis, les catastrophes, les événements, la vie ? D’ailleurs, être ému, c’est apprendre. Il est impossible, quand on écrit tous les jours, de faire autre chose que de noter chemin faisant ce qui vient de vous toucher. C’est ce que j’ai fini par faire, presque sans m’en douter, en tâchant pourtant que ce livre de notes fût aussi impersonnel que possible.

J’écris tout ceci en songeant à ma fille, que j’ai perdue, il y a bientôt quatre ans, et je tourne mon cœur et mon âme vers la providence.


Pourtant, en 1847, il présente encore çà et là quelques remarques scientifiques, mais la partie la plus importante a trait au procès Teste et Cubières, au duc de Praslin, au comte Mortier, ce qui ne l’empêche pas de constituer un dossier pour chaque procès intéressant.