Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/107

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1853.


AFFAIRE HUBERT.


Jersey.

Hier, 20 octobre 1853, j’étais, contre mon habitude, allé le soir à la ville.

J’avais écrit deux lettres, l’une pour Londres à Schœlcher, l’autre pour Bruxelles à Samuel, que je tenais à mettre moi-même à la poste. Je m’en revenais, il faisait clair de lune, il pouvait être neuf heures et demie, lorsqu’en passant à l’endroit que nous appelons Tap et Flac, espèce de petite place vis-à-vis l’épicier Gosset, un groupe effaré m’aborda.

C’étaient quatre proscrits : Mathé, représentant du peuple ; Rattier, avocat ; Hayes, dit Sans-Couture, cordonnier, et Henry, dit petit père Henry, dont j’ignore la profession.

— Qu’avez-vous ? leur dis-je, les voyant tout émus.

— Nous venons d’exécuter un homme, me dit Mathé, et il agitait un rouleau de papier qu’il tenait à la main.

Alors ils me contèrent rapidement ceci (m’étant retiré depuis le mois de mai des sociétés de proscrits, et vivant à la campagne, tous ces faits étaient nouveaux pour moi) :

Au mois d’avril dernier, un homme débarquait à Jersey. Un réfugié politique, le cabaretier Beauvais, qui est un cœur généreux, se promenait sur le quai au moment où le packet aborda. Il vit cet homme pâle, défait, en haillons, portant un petit paquet misérable.

— Qui êtes-vous ? dit Beauvais.

— Un proscrit.

— Votre nom ?

— Hubert.

— Où allez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Vous n’avez pas d’auberge ?

— Je n’ai pas de quoi payer.

— Venez chez moi.