Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/108

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Beauvais emmena Hubert chez lui. Beauvais avait son petit établissement Don Street, n° 20.

Hubert était un homme de cinquante ans, ayant les cheveux blancs et la moustache noire, le visage marqué de petite vérole, l’air robuste, l’œil intelligent. Il se disait ancien maître d’école et arpenteur-géomètre. Il était du département de l’Eure.

On l’avait expulsé au 2 décembre ; il s’était rendu à Bruxelles où il était venu me voir ; chassé de Bruxelles, il était allé à Londres. À Londres, il avait vécu plus d’un an dans les derniers échelons de misère de la proscription.

Il avait habité cinq mois, cinq mois d’hiver, dans ce qu’on appelait une Sociale, espèce de grande salle délabrée, dont les portes et les fenêtres laissaient passer le vent et dont le plafond laissait passer la pluie. Il avait couché, les deux premiers mois de son arrivée, côte à côte avec un autre proscrit, Bourillon, sur la dalle de pierre devant la cheminée. Ces hommes couchaient sur cette dalle, sans matelas, sans couverture, sans une poignée de paille, avec leurs haillons mouillés sur le corps. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée.

Ce n’était qu’au bout de deux mois que Louis Blanc et Ledru-Rollin avaient donné quelque argent pour acheter du charbon. Quand ces hommes avaient des pommes de terre, ils les faisaient cuire dans l’eau et ils dînaient ; quand ils n’en avaient pas, ils ne mangeaient pas.

Hubert, sans argent, sans lit, presque sans souliers et sans vêtements, vivait là, dormait sur cette pierre, grelottait toujours, mangeait rarement, et ne se plaignait jamais. Il prenait sa large part de la souffrance de tous, stoïque, impassible, silencieux.

Il avait fait partie de la société la Délégation, puis l’avait quittée en disant : Félix Pyat n’est pas socialiste. Après quoi il était entré dans la société la Révolution, et s’en était séparé en disant : Ledru-Rollin n’est pas républicain.

Le 14 septembre 1852, le préfet de l’Eure lui avait écrit pour l’engager à faire sa « soumission ». Hubert avait répondu à ce préfet une lettre peu ménagée, lui prodiguant ainsi qu’à son « empereur » les mots les plus crus et les plus vrais, clique, canaille, misérable. Il avait montré cette lettre datée du 24 septembre à tous les proscrits qu’il avait rencontrés, et l’avait fait afficher dans la salle où se réunissaient les sociétaires de la Révolution.

Le 5 février, on avait lu son nom au Moniteur dans la liste des « graciés ». Hubert s’était répandu en indignation, et, au lieu de rentrer en France, il était allé à Jersey, en disant : Les républicains sont meilleurs là qu’à Londres.

Il était donc débarqué à Saint-Hélier.