Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/113

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Il croyait détruire cette idée dans l’esprit de Mélanie Simon en faisant bonne contenance.

— Mes trente-deux francs, dit Mélanie.

— Pas un sou, dit Hubert.

Mélanie Simon alla trouver Jarassé et dénonça Hubert.

Il sembla au premier abord que Hubert avait raison. Ce fut parmi les proscrits à qui nierait en éclatant de rire.

— Hubert, mouchard ! disait-on. Allons donc !

Beauvais rappelait sa sobriété et Gaffney son désintéressement, Bisson son républicanisme, Seigneuret son communisme, Bourillon les cinq mois de nuits passées sur la pierre, Gigoux les secours qu’on lui donnait, Roumilhac son stoïcisme ; tous sa misère.

— Je l’ai vu sans souliers, disait l’un.

— Et moi sans gîte, disait l’autre.

— Et moi sans pain, ajoutait un troisième.

— C’est mon meilleur ami, disait Hayes.

Cependant Rattier racontait le fait du billet de cent francs ; les détails du voyage de Hubert perçaient peu à peu ; on se demandait pourquoi ce singulier itinéraire ; on apprenait qu’il avait partout circulé avec une facilité étrange ; un habitant de Jersey affirmait l’avoir vu à Saint-Malo se promenant sur le quai parmi les douaniers et coudoyé par les gendarmes sans que gendarmes et douaniers parussent faire attention à lui ; les soupçons s’éveillaient ; Mélanie Simon criait sur les toits. Le vigneron poëte Claude Durand, respecté de toute la proscription, hochait la tête en parlant de Hubert.

Mélanie Simon communiqua à Jarassé la lettre de Hubert donnant pour adresse à Paris le n° 38 de la rue de l’École-de-Médecine, « où un ami se chargeait de recevoir ses lettres ».

Or le fils du représentant Mathé étant allé à Paris quelques mois auparavant avait, par une coïncidence bizarre, précisément logé rue de l’École-de-Médecine, et n° 38.

Jarassé ayant montré à Mathé la lettre de Hubert à Mélanie Simon, l’adresse et l’ami frappèrent l’attention du fils de Mathé qui était présent et qui s’écria :

— Mais c’est justement la maison où j’ai demeuré. Il y avait parmi les locataires de cette maison un agent de police nommé Philippi.

Une sourde rumeur commença à circuler parmi les proscrits.

Hayes et Gigoux, les deux amis de Hubert, les premiers qu’il avait enrôlés pour Paris, lui dirent :

— Décidément, on jase.

— De quoi ? dit Hubert.