Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Vieux de visage, jeune de cœur, nez camard encadré dans une barbe grise et dans des cheveux blancs, républicain à face de cosaque, démocrate à manières de gentilhomme, poëte, homme du monde, homme d’action, combattant des barricades, vétéran des complots, Cahaigne est une figure. On lui cria : Présidez. Et on lui donna pour secrétaires Jarassé, qui est de la société dite Fraternité, et Heurtebise, qui est de la société dite Fraternelle.

Cette Fraternité et cette Fraternelle ne vivent pas fraternellement.

La séance s’ouvrit.

Un grand silence se fit.

La salle en ce moment présentait un aspect étrange. Au-dessous des plafonds des deux compartiments éclairés chacun, et très faiblement, par deux becs de gaz, s’étageaient et se groupaient, assis, debout, accroupis, accoudés, sur les bancs, sur les chaises, sur les tabourets, sur les tables, sur les appuis des fenêtres, quelques-uns bras croisés, adossés au mur, tous pâles, graves, sévères, presque sinistres, les soixante-dix proscrits républicains de Jersey.

Ils remplissaient les deux compartiments de la salle, laissant seulement dans le compartiment aux trois fenêtres donnant sur la rue un petit espace libre occupé par trois tables, la table près du mur où Hubert était seul, une table tout auprès où étaient Cahaigne, Jarassé et Heurtebise, et en face une plus petite, entourée des membres de la commission et sur laquelle Rattier, le rapporteur, avait posé le dossier. Derrière cette table, flambait une cheminée pleine de charbon de terre où chantait je ne sais quelle chaudière, qu’un garçon de taverne venait surveiller de temps en temps. Sur le manteau de la cheminée, au-dessous d’un râtelier chargé de pipes, parmi une foule d’affiches énormes émanant des proscrits, entre l’annonce de Charles Leroux recommandant son établissement de brochage et la pancarte de Ribot inaugurant sa chapellerie du Chapeau rouge, s’étalait, collé avec quatre pains à cacheter, le placard réclamant une enquête et une « justice prompte », signé Hubert.

On voyait çà et là sur les tables des verres d’eau-de-vie et des pots de bière. Tout autour de la salle pendaient à des rangées de clous des casquettes vernies, des chapeaux de paille et des feutres mous. Un vieux damier, dont les carreaux blancs n’étaient guère plus blancs que les carreaux noirs, était accroché au mur au-dessus de la tête de Hubert.

J’étais assis, avec Ribeyrolles et mes fils, dans l’angle près de la cheminée.

Quelques-uns des proscrits fumaient, l’un une pipe, l’autre un cigare. Cela faisait dans la salle peu de lumière et beaucoup de fumée. Le haut des fenêtres, en guillotine, selon la mode anglaise, était ouvert pour laisser passer toute cette vapeur.