Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/126

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Avias, sous-officier dans l’armée d’Oudinot, avait déserté devant Rome, ne voulant pas, lui républicain, égorger une république. Il avait été pris, jugé par un conseil de guerre, et condamné à mort. La veille de l’exécution, il avait réussi à s’échapper. Il s’était réfugié en Piémont. Au 2 décembre, il avait franchi la frontière et s’était bravement joint aux républicains du Var, armés contre le coup d’état. Dans un engagement, une balle lui avait brisé la cheville ; ses amis l’avaient emporté à grand’peine ; et on lui avait coupé le pied. Expulsé du Piémont, il était allé en Angleterre, puis à Jersey. À son arrivée, il était venu me voir ; quelques amis et moi lui avions donné des secours, et il avait fini par s’établir teinturier, et par vivre.

Avias paraissait avoir beaucoup connu Hubert. Tout le temps qu’avait duré la lecture des pièces, il s’était démené et écrié : — Ah ! coquin ! Ah ! j… f… ! Dire qu’il me disait : Louis Blanc est un traître ! Victor Hugo est un traître ! Ledru-Rollin est un traître !

Quand Guay se fut assis, Avias se leva et monta sur son banc, puis sur une table. Avias est un homme de trente ans, de haute taille, à la face rouge et large, aux tempes saillantes, aux yeux à fleur de tête, à la bouche grande, à l’accent provençal. Avec son œil furieux, ses poings noirs de teinture, son pied de moins qui le faisait chanceler sur la table, rien n’était plus sauvage que cette espèce de géant aux cris rauques, dont la tête touchait au plafond.

Il cria : — Citoyens, pas de tout ça ! finissons. Comptons-nous, et tirons au sort à qui donnera le coup de pouce au gredin. Si personne ne veut, je m’offre.

Une clameur d’adhésion s’éleva : — Tous ! tous !

Un petit jeune homme à barbe blonde, qui était assis devant moi, dit :

— Je m’en charge. L’affaire du mouchard sera faite demain matin.

— Non pas, reprit un autre dans le coin opposé. Nous sommes quatre ici qui nous en chargeons.

— Oui, ajouta Fombertaux, en étendant le poing jusque sur la tête de Hubert. Justice de ce gueux-là ! À mort !

Pas une contestation ne s’élevait. Hubert lui-même, terrifié, baissait la tête et semblait dire : — C’est juste.

Je me levai.

— Citoyens, leur dis-je, dans un homme que vous nourrissiez, que vous souteniez, que vous aimiez, vous venez de trouver un traître. Dans un homme que vous preniez pour un frère, vous venez de trouver un espion. Cet homme a encore sur le dos le vêtement que vous lui avez acheté, et aux pieds les souliers que vous lui avez donnés. Vous êtes dans le frémissement de l’indignation et de la douleur. Cette indignation, je la partage ; cette douleur, je la comprends. Mais prenez garde. Qu’est-ce que c’est que ces