Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/140

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Nous avions à notre droite une muraille, qui est le haut du grand mur noir où est percée la porte et dont on voit le revers de la rue. Une allée, plus basse que le reste du jardin, longe cette muraille. Une rangée de gros clous à crochets rouillés et de longues et minces tringles de bois, argentées et satinées par le temps, appliquées verticalement sur le mur à des intervalles de six à huit pouces, indiquent qu’il y avait là autrefois un espalier. L’espalier a disparu, et il ne reste que ces tringles qui en sont le squelette.

On fait quelques pas, on arrive devant un petit escalier de trois marches qui descend du jardin dans l’allée. Là on remarque qu’il n’y a plus de tringles sur le mur. Elles reparaissent un peu plus loin. On les a arrachées sur une largeur d’une quinzaine de pieds.

Le prévôt s’arrêta en silence à cet endroit. Je vis que les tringles manquaient, et je compris. Là avait été dressé l’échafaud.

On lève les yeux et l’on ne voit que le cordon de tessons de verre qui hérisse la crête du mur, et la tour ronde de l’église voisine peinte en jaune et en gris.

L’échafaud était appuyé à ce point du mur. Tapner tourna à gauche, prit l’allée du milieu et arriva, par l’un des bras de la croix qu’elles dessinent, à l’échelle du gibet, placée précisément au-dessus de l’escalier de trois marches. Il monta sur la plate-forme, et de là, pendant qu’on disait les dernières prières, il put voir les oiseaux de mer volant à perte de vue, les livides nuées de février, l’océan, l’immensité d’en bas ; et en même temps, par l’ouverture qui se fait dans l’âme à cette heure sombre, le mystère, l’avenir inconnu, les escarpements de la tombe. Dieu, l’immensité d’en haut.

Le gibet était composé de deux montants portant une barre transversale. Au milieu de cette barre une corde terminée par un nœud coulant pendait au-dessus d’une trappe fermée. C’est sur cette trappe, piège de la loi, qu’on amena Tapner, et c’est là qu’il se tint debout pendant qu’on lui ajustait le nœud coulant. De la rue qui est derrière le mur et du jardin du collège qui borde l’autre côté de cette rue on apercevait les montants du gibet, la corde, le nœud, et l’on put voir de dos le condamné jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit et où il tomba. Alors il disparut pour les spectateurs du dehors.

De l’intérieur du jardin et des maisons dont j’ai déjà parlé on pouvait voir le reste.

Le supplice fut cette abominable chose que j’ai dite dans ma lettre à lord Palmerston. Le prévôt m’en rappela et m’en confirma tous les détails. Il se trouve que j’ai plutôt atténué qu’amplifié.

Au moment où Tapner tomba, la corde se roidit, et il resta quinze ou vingt secondes immobile et comme mort. Le procureur de la reine, les