Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/144

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pouvoir rien dévorer, non que la mâchoire supérieure, le juge, eût bronché ; mais parce que la mâchoire inférieure, le bourreau, avait disparu.

Le jour de l’exécution vint.

On mena Béasse à la potence, la corde au cou, par les rues, sur la grève. Il fut le dernier qui subit ce cérémonial du gibet. Sur l’échafaud, et au moment où on lui rabattait sur les yeux le lugubre bonnet blanc, il se tourna vers la foule et, comme s’il eût voulu laisser une énigme derrière lui, il jeta aux assistants cette phrase, qui pourrait être dite par un criminel aussi bien que par un innocent : Il n’y a que le crime qui déshonore.

La plate-forme fut lente à tomber. Elle n’avait pas de trappe et devait s’abattre tout entière d’un seul morceau. Elle était liée à ses extrémités aux madriers de l’échafaud par des cordes qu’il fallait couper d’un côté pour qu’elle se dérobât en restant suspendue de l’autre. Le bourreau, le prisonnier « gracié », le même malheureux inexpérimenté qui, vingt-cinq ans plus tard, pendit Tapner, prit une hache de charpentier et coupa la corde ; mais, comme il tremblait, ce fut long. La foule murmura et ne songea pas à sauver le patient, mais faillit lapider le bourreau.

J’avais cet échafaud au-dessus de moi.

- Je levai les yeux, comme le prévôt m’y invitait.

Le hangar où nous étions avait un toit aigu dont la charpente intérieure apparaissait à nu. Sur les poutres de cette charpente, et précisément au-dessus de nos fronts, étaient posées deux longues solives qui avaient été les montants du gibet de Béasse. À l’extrémité supérieure de ces solives on voyait des entailles dans lesquelles s’emboîtait la barre transversale où était nouée la corde. Cette barre avait été démontée et était couchée à côté des deux solives. Vers le milieu des deux solives étaient cloués deux espèces d’écussons de bois dont la saillie avait soutenu le tablier du gibet. Ces deux montants, supportés par la charpente du comble, supportaient eux-mêmes un plancher massif, long et étroit, aux deux extrémités duquel des cordes pendaient. Ce plancher était la plate-forme du gibet et ces cordes étaient celles que le bourreau avait été si long à couper. Derrière, on apercevait une espèce d’escalier-échelle à marches plates en bois, couché près de la plate-forme. Béasse avait monté ces marches. Toute cette hideuse machine, montants, traverses, plate-forme, échelle, était peinte en gris de fer et semblait avoir servi plus d’une fois. Des empreintes de corde étranglaient les poutres çà et là. Deux ou trois longues échelles de forme ordinaire étaient posées contre le mur.

Près de ces échelles, dans l’angle à notre droite, le prévôt me montra une espèce de treillis de bois composé de plusieurs panneaux démontés.

— Qu’est-ce que cela ? lui demandai-je. On dirait une cage.