Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/202

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Mort ! Je n’y croyais pas. Charles !… Je me suis appuyé au mur.

M. Porte m’a dit que Charles, ayant pris un fiacre pour venir chez Lanta, avait donné ordre au cocher d’aller d’abord au café de Bordeaux. Arrivé au café de Bordeaux, le cocher en ouvrant la portière avait trouvé Charles mort. Charles avait été frappé d’apoplexie foudroyante. Quelque vaisseau s’était rompu. Il était baigné de sang. Ce sang lui sortait par le nez et par la bouche. Un médecin appelé a constaté la mort.

Je n’y voulais pas croire. J’ai dit : — C’est une léthargie. J’espérais encore. Je suis rentré dans le salon, j’ai dit à Alice que j’allais revenir et j’ai couru rue Saint-Maur. À peine étais-je arrivé qu’on a rapporté Charles.

Hélas ! mon bien-aimé Charles ! Il était mort.

J’ai été chercher Alice. Quel désespoir !

Les deux petits enfants dorment.


14 mars. — Je relis ce que j’écrivais le matin du 13 au sujet de ce frappement entendu la nuit.

Charles est déposé dans le salon du rez-de-chaussée de la rue Saint-Maur. Il est couché sur un lit et couvert d’un drap sur lequel les femmes de la maison ont semé des fleurs. Deux voisins, ouvriers, et qui m’aiment, ont demandé à passer la nuit près de lui. Le médecin des morts, en découvrant ce pauvre cher mort, pleurait.

J’ai envoyé à Meurice une dépêche télégraphique ainsi conçue :

« Meurice, 18, rue Valois. — Affreux malheur. Charles est mort ce soir 13. Apoplexie foudroyante. Que Victor revienne immédiatement. »

Le préfet a envoyé cette dépêche par voie officielle.

Nous emporterons Charles. En attendant, il sera mis au dépositoire.

MM. Alexis Bouvier et Germain Casse m’aident dans tous ces préparatifs qui sont des déchirements.

À quatre heures, on a mis Charles dans le cercueil. J’ai empêché qu’on fît descendre Alice. J’ai baisé au front mon bien-aimé, puis on a soudé la feuille de plomb. Ensuite on a ajouté le couvercle de chêne et serré les écrous du cercueil ; et en voilà pour l’éternité. Mais l’âme nous reste. Si je ne croyais pas à l’âme, je ne vivrais pas une heure de plus.

J’ai dîné avec mes deux petits-enfants, Petit Georges et Petite Jeanne.

J’ai consolé Alice. J’ai pleuré avec elle. Je lui ai dit tu pour la première fois.

(Payé au restaurant Lanta le dîner d’hier, où nous attendions Charles, où Alice était, où je n’étais pas.)


15 mars. — Depuis deux nuits je ne dormais pas, j’ai un peu dormi cette nuit.