Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/203

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Edgar Quinet est venu hier soir. Il a dit en voyant le cercueil de Charles dépose dans le salon :

— Je te dis adieu et au revoir, grand esprit, grand talent, grande âme, beau par le visage, plus beau par la pensée, fils de Victor Hugo !

Nous avons parlé ensemble de ce superbe esprit envolé. Nous étions calmes. Le veilleur de nuit pleurait en nous entendant.

Le préfet de la Gironde est venu. Je n’ai pu le recevoir.

Ce matin, à dix heures, je suis allé rue Saint-Maur, 13. La voiture-fourgon des pompes funèbres était là. MM. Bouvier et Mourot m’attendaient. Je suis entré dans le salon. J’ai baisé le cercueil. Puis on l’a emporté. Il y avait une voiture de suite. Ces messieurs et moi y sommes montés. Arrivés au cimetière, on a retiré le cercueil de la voiture-fourgon, et six hommes l’ont porté à bras. MM. Alexis Bouvier, Mourot et moi, nous suivions, tête nue. Il pleuvait à verse. Nous avons marché derrière le cercueil.

Au bout d’une longue allée de platanes, nous avons trouvé le dépositoire, cave éclairée seulement par la porte. On y descend par cinq ou six marches. Il y avait plusieurs cercueils, attendant, comme va attendre celui de Charles. Les porteurs ont descendu le cercueil. Comme j’allais suivre, le gardien du dépositoire m’a dit : — On n’entre pas. — J’ai compris et j’ai respecté cette solitude des morts.

MM. Alexis Bouvier et Mourot m’ont ramené rue Saint-Maur, 13.

Alice était en syncope. Je lui ai fait respirer du vinaigre et je lui ai frappé dans les mains. Elle s’est réveillée et a dit : — Charles, où es-tu ?

Je suis accablé de douleur.


16 mars. — Petite Jeanne souffre de ses dents. Elle a mal dormi.

À midi, Victor arrive, avec Barbieux et Louis Mie[1]. Nous nous embrassons en silence et en pleurant. Il me remet une lettre de Meurice et de Vacquerie.

Nous décidons que Charles sera dans le tombeau de mon père au Père-Lachaise, à la place que je me réservais. J’écris à Meurice et à Vacquerie une lettre où j’annonce mon départ avec le cercueil pour demain et notre arrivée à Paris pour après-demain. Barbieux partira ce soir et leur portera cette lettre.


17 mars. — Nous comptons partir de Bordeaux avec mon Charles, tous, ce soir, à six heures.

  1. Avocat. Après le 4 septembre 1870, fondateur de la République de la Dordogne ; célèbre par ses nombreux plaidoyers en faveur des journaux républicains poursuivis sous l’empire. (Note de l’éditeur.)