Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/233

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jeté comme j’étais, en caban de chambre, en pantalon à pieds et en pantoufles. Je suis arrivé rue Drouot. Je suis monté, je suis entré dans la chambre. Les rideaux du lit étaient fermés. Alice était sur un fauteuil comme évanouie. Mme Gouzien la soutenait et pleurait. Gouzien et Émile Allix étaient là, accablés. J’ai écarté les rideaux. Victor semblait dormir. J’ai soulevé et baisé sa main, qui était souple et chaude. Il venait d’expirer, et si son souffle n’était plus sur sa bouche, son âme était sur son visage. J’ai baisé Victor au front, et je lui ai parlé bas. Qui donc entendrait, si ce n’est la mort ? Oh ! j’ai une foi profonde. Je vous reverrai tous, vous que j’aime et qui m’aimez. Je suis resté longtemps penché sur Victor, je l’ai béni, et je lui ai dit de nous bénir et de nous prendre sous les ailes qu’il a maintenant.

Louis Blanc est venu, et M. Lionnet qui a dessiné à la lampe Victor endormi.

Encore une fracture, et une fracture suprême, dans ma vie. Je n’ai plus devant moi que Georges et Jeanne.

Au moment où j’écris ceci, un corbillard blanc passe sous ma fenêtre.

Ô mon doux Victor bien-aimé !


Dix heures du matin. — Meurice vient de venir. Louis Blanc parlera. L’enterrement se fera demain dimanche. On n’ira pas à l’église. Je désire que devant cette tombe, Louis Blanc, en mon nom, affirme l’âme immortelle et Dieu éternel.

Victor est couché sur son lit dans des draps blancs avec des fleurs sur la tête et autour de lui. Il est pâle et beau. J’entre de temps en temps et je lui parle. Je baise son front qui est de marbre.

Je lui ai mené Georges, et j’ai dit à Georges : Souviens-toi ! Je lui ai fait baiser le front de mon Victor bien-aimé.

Jeanne est trop petite, et ne comprend pas. Elle joue.

Les amis se pressent autour de ce cercueil. Il y a foule en cette sombre maison. On enterre mon enfant demain dimanche.


28 décembre. — Le 26, vers onze heures du matin, j’étais dans ma chambre, rue Pigalle. Je corrigeais une des dernières feuilles du tome III de Quatre-vingt-treize. J’avais l’œil sur ceci que Gauvain dit à Cimourdain :

… Je rêvais que la mort me baisait la main.

C’est en ce moment-là qu’on m’a apporté le billet de Gouzien m’appelant en hâte près de Victor.