Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/268

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Page 212. — On a de bonnes nouvelles de Rochefort. Il a écrit de Canaries à sa fille.


Victor Hugo n’avait pas encore reçu la lettre suivante :


« En mer, 22 août 1873.
« Devant Ténériffe.

« Je voulais toujours vous écrire, cher maître, mais les îles de Ré et de Guernesey étaient assez suspectes l’une et l’autre pour que les moindres correspondances échangées entre elles devinssent immédiatement une question de cabinet (noir). Depuis que j’ai trouvé dans l’autographe du sieur Villemessant des fac-similés de mes épanchements de prison, je me suis fait une loi de ne plus exposer mes confidences de famille à aller échouer dans les bureaux de la presse ordurière.

« Il m’est cependant impossible de ne pas vous donner quelques nouvelles de mon affreuse santé qui a subi en mer d’effroyables secousses. J’ai été pendant cinq ou six jours la statue du vomissement. Des soins continuels et réellement touchants de la part de tout le monde à bord m’ont peu à peu retapé l’estomac. Je puis maintenant manger un peu et me tenir debout.

« Nous voilà loin des bonnes soirées de Bruxelles. Votre Charles est mort, je ne suis pas beaucoup plus vivant que lui, et Adam que j’ai vu une heure avant mon départ m’inquiète un peu sur la santé de Victor. Que de séparations et de déchirements ! en être à regretter l’exil !

« Vous vous doutez de l’effet produit sur ma pauvre Noémie par mon embarquement. C’est pour elle surtout que je crains. Je lui écris une lettre presque riante pour la consoler. Si vous la voyez, cher maître, dites-lui de ces bonnes et réconfortantes paroles comme vous seul en trouvez. J’ai confié mes trois enfants à notre excellent ami Edmond Adam. Il sera leur père, et s’il a besoin d’un aide dans ce travail que les circonstances rendent si difficile, je suis sûr que vous serez là. Je compte marier avant peu ma chère enfant. Adam vous racontera tout cela. J’aurais été heureux que vous fussiez son témoin. J’ai hâte de me faire oublier d’elle de façon à souffrir tout seul et à ne pas toujours la savoir de moitié dans mes mésaventures.

« Nous sommes six dans une grande cage, ce qui me permet de me croire encore comme du temps de la Lanterne « le lion du jour ». Seulement je ne suis plus qu’un lion du Jardin des Plantes. Cette situation ridicule d’un ancien membre du gouvernement français faisant l’ours entre huit mètres de grillages ne me rend ni honteux, ni fier. Elle paraît du reste inspirer à ceux qui me voient plus d’attendrissement que de gaîté.

« Louise Michel est également embarquée sur cette Virginie dont je suis le déplorable Paul.

« Je serre dans mes bras toute votre famille, Victor, Mme Alice, Mme Drouet, la petite Jeanne et mon gros filleul[1] qui doit être merveilleux s’il a continué comme il faisait à embellir tous les jours.

« Je vous embrasse tendrement.

« Henri Rochefort. »


Page 217. — Garibaldi m’écrit ; il m’envoie dans sa lettre des feuilles de roses cueillies sur le tombeau de ses filles à Captera.


Voici cette lettre, nous la donnons telle quelle. Le grand patriote éprouvait une gêne visible à s’exprimer en français, aussi finit-il sa lettre en italien :


« Caprera, 6 Gennajo 74.
« Mon bien cher Hugo,

« J’ai eu deux Roses — Américaine l’une, et à Caprera l’autre. On les trouvait trop belles, trop bonnes. — Moi-même je pressentais la fin précoce de ces boutons de la reine des fleurs. Et l’aile glacée de la mort a flétri ces trop précieuses créatures.

« Sceptique, je dis alors : Ce monde n’est point fait pour les anges, mais pour la canaille ! Vieux cèdre dépouillé de tes jeunes rejetons, tu restes debout avec ton auréole immortelle du génie et la reconnaissance de tous ceux qui ne sont ni imposteurs ni serviles.

  1. Rochefort était le parrain de Georges Hugo. (Note de l’éditeur.)