Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/279

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vons que quelques pages sur la proscription. Tout ce qui remplissait jadis sa vie est détruit. Son théâtre est interdit en France. Si l’exilé se mêle encore à la politique, c’est pour défendre la vie d’un condamné, l’indépendance d’un peuple opprimé, ou le droit et la justice. Ses relations avec l’Académie sont rompues, pas complètement cependant, car des candidats, par un sentiment de déférence qui les honore, ne pouvant rendre la visite traditionnelle à l’exilé, lui adressent des lettres de regret et de sympathie. Voici la lettre du duc Albert de Broglie :


Monsieur,

Candidat à l’Académie française pour la place laissée vacante par la mort du Père Lacordaire, j’ai le regret de ne pouvoir me conformer à l’usage, en venant personnellement vous demander de m’être favorable. Vous me permettrez cependant de saisir cette occasion pour vous exprimer toute la sympathie que m’ont inspirée les injustices qui vous ont frappé, et dont vous prolongez, en ce moment encore, la rigueur par un dévouement volontaire.

Veuillez agréer, Monsieur, les assurances de ma haute considération.

Albert de Broglie.

Paris, 16 janvier 1862.


Puis une lettre de Littré qui, attaqué violemment par l’évêque Dupanloup, ne fut pas élu, et n’entra à l’Académie française que huit ans plus tard, en 1871, malgré la protestation de l’évêque d’Orléans qui donna bruyamment sa démission.


Paris, le 17 février 1863.
Monsieur et illustre confrère.

Je remplace par une lettre la visite de candidature que je ne puis faire à l’exilé volontaire de Guernesey ; je me serais fait un grand honneur de lui porter les deux volumes sur l’histoire de la langue française que je lui ai envoyés il y a quelque temps, et un premier fascicule d’un dictionnaire de la langue française que je prépare depuis vingt ans et que je lui envoie présentement. Ce sont des œuvres d’érudition sans doute ; mais c’est de l’érudition en fait de langue française. Ce qui, dans ma pensée, m’a autorisé à solliciter le suffrage de l’Académie. Si vous avez jamais quelque curiosité de tourner les feuillets de ce dictionnaire, vous y rencontrerez plus d’une fois votre nom. Il est entré dans mon plan de citer ; et de beaux vers de Victor Hugo tiennent leur place parmi mes autorités.

Agréez, Monsieur et illustre confrère, l’assurance de ma haute considération.

E. Littré.


Citons enfin cette lettre du Auguste Barbier :


Paris, 20 avril 1869.
Monsieur et illustre maître.

Il est probablement à votre connaissance que je me présente à l’Académie française pour occuper l’un des fauteuils laissés vacants par la mort de MM. Viennet et Empis. Ne pouvant aller à Guernesey vous faire ma visite d’usage, permettez-moi d’accomplir ce devoir par quelques mots écrits et par l’envoi à votre adresse du plus marquant de mes ouvrages, mes Iambes et poëmes.

Quoique loin de la terre natale, Monsieur, vous y êtes présent en esprit. La fécondité de votre imagination s’y épanche en œuvres grandioses et saisissantes et toujours vous nous charmez, toujours vous nous remuez. Il m’eût été très agréable de profiter de l’occasion de ma candidature pour m’entretenir un moment avec vous et pour conquérir personnellement votre intérêt. Cet avantage je ne l’aurai point. Je me console, toutefois, de ma mauvaise fortune en pensant que si le grand poëte est hors de son milieu naturel, Paris et la phalange académique, on peut dire militairement de lui : absent pour le service de la liberté. Et ce n’est pas sa moindre gloire que d’être le champion toujours actif et toujours puissant d’une si belle cause.

Veuillez, Monsieur et illustre maître, agréer l’expression profonde de mes regrets et l’assurance de mes sentiments de haute considération.

Auguste Barbier.