Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/280

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Nous avons expliqué pourquoi la période de l’exil était pauvre en Choses vues. Mais, dira-t-on, il y a les Carnets ; c’est bien là un journal quotidien ? Oui, sans doute, mais, jusqu’en 1870, les Carnets relatent surtout les tâches journalières, les renseignements sur la marche du travail et les correspondances avec les éditeurs, documents qui ont été ou seront reproduits dans nos historiques.

Une partie importante de ce volume est pourtant constituée par les extraits des Carnets.

Paul Meurice en avait fait paraître des fragments, se conformant au désir exprimé par Victor Hugo, dans son Carnet de 1859. Il avait donné quelques pages sur le siège de Paris en 1870-1871 et les débuts de l’Assemblée nationale à Bordeaux. Son intention avait été de poursuivre cette publication dans un troisième volume de Choses vues. Mais, lorsqu’il traça le plan de cette édition, il considéra qu’il était préférable de l’enrichir, en y introduisant des pages inédites.

Nous avons donc complété les extraits des Carnets dans la période de 1870-1871, et nous avons conduit cette publication jusqu’aux dernières années de la vie du poète, nous attachant à ce qui pouvait avoir un caractère historique, anecdotique et biologique. Un choix en effet s’imposait. Il y a de menus détails qui intéressent seulement celui qui les rapporte et ceux qu’ils concernent. Cependant nous avons reproduit quelques récits de la vie intime du poète, de ses joies et, hélas ! le plus souvent de ses douleurs, puis la nomenclature des faits : des jugements en quelques lignes sur les hommes et les événements, les conversations échangées avec des personnages politiques et de grands écrivains, les anecdotes sur le théâtre, les petites intrigues parlementaires et académiques.

Sans doute, dans ses Carnets, Victor Hugo ne donne pas aux événements les développements qu’il leur consacre dans toute la période avant l’exil lorsqu’il écrit sur des feuilles volantes ; c’est qu’à son retour en France il est sollicité par tant d’occupations diverses qu’il n’a pas toujours le temps de tenir au courant son journal, même d’écrire les quelques lignes habituelles. La politique lui prend toutes ses heures, le condamne parfois à négliger son travail, l’empêche même d’assister aux répétitions des reprises de ses drames ; et cette politique qui, à une autre époque, nous avait valu tant de choses vues exigea, après la rentrée en France, non seulement le sacrifice de nouvelles choses vues, mais celui de nombreuses œuvres conçues, et que ses devoirs de représentant, devenus plus impérieux, l’empêcheront d’accomplir. En effet, à dater de janvier 1876, lorsqu’il fut élu sénateur de la Seine, s’il ne cessa de publier chaque année une œuvre, plusieurs d’entre elles étaient de date ancienne et quelques autres de date récente, mais antérieures à 1876. Aussi les Choses vues sont forcément empruntées aux Carnets et, d’année en année, elles revêtent le caractère d’instantanés. Ce n’est souvent que le cri de douleur d’un homme qui se livre tout entier à sa sensibilité, éprouvant une sorte de soulagement à épancher dans ses Carnets les souffrances qu’il ne confiait ni à sa famille, ni à ses amis. En réalité, les Carnets des dix dernières années ne sont qu’une sorte de mémorandum. C’est probablement ce journal qui lui aurait fourni des points de repère pour écrire un volume projeté qu’il intitulait : Pages de ma vie.