Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/293

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Le Soleil.
Charles Canivet.

… Ce sera l’honneur de la vieillesse de M. Paul Meurice d’avoir, d’abord en compagnie d’Auguste Vacquerie, et bientôt seul, après la mort du rédacteur en chef du Rappel, recueilli, compulsé et coordonné ces Choses vues ; qui forment le recueil le plus intéressant qu’il soit possible de lire.

Les souvenirs se répandent sur un long espace de temps. Ils sont présentés tantôt sous une forme plus développée, tantôt en manière d’anecdotes piquantes, concentrées en quelques lignes, ce que l’on appellerait aujourd’hui des nouvelles à la main ; mais quelles nouvelles ! et comme on se les disputerait, à cette heure, si un reporter pouvait les présenter de la même façon ; car jamais temps ne furent plus propices, pas même ceux où Victor Hugo dépensait les trésors de sa verve et de son observation. Et c’était pour sa satisfaction personnelle, histoire de jeter sur le papier quelques lignes qui, de temps en temps, lui faisaient sans doute plaisir à relire, et auxquelles il ne changeait rien. Ainsi devrait-on, dans toutes les occasions, surtout quand on tient quelque place dans le monde, ici ou là, dans toutes les professions, noter ses impressions, ne fût-ce que pour retrouver, en les parcourant, au cours d’une longue vie, l’impression vivante de choses et de jours forcément oubliés, ou tout au moins très diminués.

Toute la période historique, qui comprend quatre années de crise politique aiguë, depuis la Révolution de 1848 jusqu’à la proclamation du second empire, se résume, dans Choses vues, en quelques pages anecdotiques d’une réalité étonnante.

Lamartine, beau comme un Dieu, et qui apparaît aux contemporains avec l’auréole du génie, y est montré fréquemment par certains petits côtés de son caractère, en divinité descendue de l’Olympe, et qui perd de son prestige, en se retrouvant parmi les mortels.

… Il y a là une série d’impressions des plus curieuses et qui serviront nécessairement, plus tard, à l’histoire réelle de cette époque, lorsque le gouvernement provisoire, à peine installé, était obligé de lutter contre toutes sortes de difficultés dans les journées de Février qui provoquaient à Paris un enthousiasme si extraordinaire, et où les Parisiens républicains s’emballèrent, comme on dit aujourd’hui, avec une si singulière inconscience.

… Il y a dans tout ceci cependant moins d’appréciations que d’anecdotes prises sur le vif ; les hommes y sont moins observés que saisis sur le moment, avec la précision d’un photographe pratiquant le système des instantanés. Il y en a toute une série, représentés plutôt par leurs petits côtés, mais qui sont les plus sûres indications de la nature et du caractère.

… Le volume se termine par une sorte de journal du siège de Paris, en une série d’impressions brèves, en phrases hachées et coupées, dont la plupart ont, malgré cela, l’ampleur de réels et grands tableaux. Le poète de l’Année terrible y est, en germe, comme vingt années auparavant le poète des Châtiments se préparait dans les observations recueillies et consignées à l’Élysée et autour de l’Élysée. Aussi faut-il savoir gré à M. Paul Meurice d’avoir colligé, avec tant de soin scrupuleux, tous ces feuillets détachés, et de les avoir mis en ordre. Ils rappellent, avec une précision inouïe, des époques et des personnages que Victor Hugo grandit ou rapetisse — ceux-ci surtout — au gré de son caprice ou de sa fantaisie, tantôt avec bonne humeur, parfois non sans quelque mélancolie. En un mot, le volume justifie son titre, car il s’agit bien là de choses vues, saisies au passage et rédigées, avec la rapidité de la vision, pour ainsi dire sur le moment même.


Le Journal.
Jules Claretie.


UN REPORTER DE GÉNIE.

Ce reporter, c’est le plus grand poète du siècle. On ne s’imagine pas quelle acuité de vision eut l’homme extraordinaire que fut Victor Hugo. Ce puissant cerveau était en même temps un œil en quelque sorte photographique, mais dont les instantanés, tout naturellement s’agrandissaient. Sainte-Beuve nous assurait que la prunelle de Victor Hugo pouvait, du haut des tours de Notre-Dame, reconnaître facilement un passant traversant la place du Parvis. « Il voit tout ; mais il voit énorme ».