Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/294

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M. Paul Meurice publie aujourd’hui même un nouveau volume de Hugo, Choses vues, dont il m’a remis, ces jours derniers, les bonnes feuilles. C’est là qu’on peut s’assurer, une fois encore, combien Victor Hugo qui, selon Sainte-Beuve, voyait « énorme », savait voir « juste » aussi.

J’ai lu avec un entraînement passionné ces pages si attirantes, d’une intensité de vie vraiment extraordinaire, et je m’aperçois que l’auteur des Contemplations qui eût été un si étonnant architecte et qui fut à Guernesey, en son logis de Hauteville-House, un si admirable décorateur (on y voit même des carapaces de tortues dont il dora et cisela l’écaille, comme des Esseintes), Victor Hugo eût été, s’il l’eût voulu, un reporter génial, un annotateur superbe des grands et menus faits de son temps.

Choses vues ! Jamais titre ne fut mieux choisi. Victor Hugo savait voir et pouvait voir ; à l’Académie, à la Chambre, au Sénat il fut orateur et partout il était maître ; mais il fut spectateur aussi et, comme il dessinait en voyage les hautes cathédrales gothiques et les vieux burgs écroulés à demi, dans les assemblées — ou encore au théâtre entre deux répétitions — il crayonnait quelques profils de contemporains, notait un mot, une répartie, un jugement, une scène intime qui, — comme son entrevue avec le roi Jérôme — allait être, un jour, une scène d’histoire. Ce sont ces mots, ces feuillets de carnets, ces pages volantes que M. Paul Meurice a recueillis avec le soin qu’il apporte à toutes choses et qui se double ici de piété.

… Je le lis et il me semble l’entendre causer. Tel il est là dans ces pages au crayon, tel je le trouvais chez lui, en son appartement de la rue de Clichy, ou dans le petit hôtel de l’avenue d’Eylau où il est mort. Ce grand homme était le causeur le plus simple et le plus charmant. Il ne pontifiait pas, quoi qu’on ait dit, il voulait plaire et il plaisait. Il avait une bonhomie supérieure avec un grain d’humeur narquoise. Il avait vu des milieux divers, et, de ses voyages à travers le monde, les livres et les âmes, il avait tout retenu. Il me disait souvent ce mot souriant :

— Feuilletez-moi, mon cher ami !

Et je le « feuilletais », en effet. C’était une encyclopédie vivante. Je ne sais pas de plaisir plus grand que d’écouter ceux qui valent la peine d’être entendus.

Il y a dans ce beau volume une page qui m’est particulièrement chère, c’est celle où, à la date du 5 septembre 1870, il raconte sa rentrée en France, son retour d’exil après dix-huit ans de proscription. Quel souvenir ! L’avant-veille, j’étais revenu de Sedan à Bruxelles, à travers les lignes allemandes. La veille j’avais dîné chez Victor Hugo avec M. Antonin Proust, qui revenait avec nous sur Paris. Il avait été convenu que nous partirions le lendemain. J’étais aux côtés de Victor Hugo devant le guichet lorsqu’il prit son billet à la gare. Il regarda sa montre « 2 h. 30 ». Puis, la voix ferme :

— Un billet pour Paris.

Tout ce voyage avec le vieillard ému de passer la frontière, de revoir la Patrie, mériterait d’être conté heure par heure.

À Landrecies, apercevant des soldats, de ces pauvres soldats lassés du corps de Vinoy qui — suprême espoir — battaient en retraite sur Paris, échappés à ce terrible coup de filet de Sedan que je venais de voir et dont j’avais encore l’horreur dans les yeux, Victor Hugo se pencha à la portière et, la voix vibrante devant ces pantalons rouges tout boueux des journées de marche :

— Vive la France ! cria-t-il.

Il pleurait.

— Vive l’armée ! Vous avez fait votre devoir ! Vous n’êtes pas des vaincus ! Courage ! répétait le poète aux soldats.

Les pauvres gens regardaient étonnés, harassés, silencieux, cet homme à barbe blanche qui les haranguait ainsi.

Le train repartait. Victor Hugo retomba sur la banquette, tout pâle :

— J’aimerais mieux, me disait-il, n’être jamais revenu si je devais voir la France réduite à ce qu’elle était sous Louis XIII.

Pendant que le wagon roulait, il rêvait, ou, encore, au crayon, prenait des notes. Il regardait les arbres, les toits des maisons, l’œil étonné, ravi. Nous dînâmes à Tergnier. Du pain frais, du fromage et du vin, un repas sommaire, le buffet étant vide.

— C’est vous, dit Victor Hugo, qui m’aurez offert à dîner le premier à ma rentrée en France !