Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/295

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Et, avec un attendrissement saintement puéril, mettant de côté un morceau de pain que nous venions de partager :

— Je vous le rendrai en rimes !

Il voulait écrire une pièce de vers sur cette première bouchée de pain. L’a-t-il fait ?


L’Intransigeant.
Henri Rochefort.

… On retrouve ainsi tout le long du livre ce mélange de profondeur et de bonne humeur. Et, tout en savourant ces charmantes boutades, je me rappelle les quinze mois que j’ai passés à Bruxelles, du milieu de 1868 à la fin de 1869, non pas seulement dans sa société, mais dans sa maison : car si quelqu’un a vu réellement ce grand homme en « robe de chambre », je puis affirmer que c’est moi, et je l’ai toujours connu ce que, contrairement à l’espèce de légende pontificale bâtie autour de lui, il se montre dans Choses vues, c’est-à-dire la gaieté, la simplicité, la cordialité en personne.

À force de salamalecs et de qualificatifs dithyrambiques, on l’avait presque obligé de pontifier, en effet ; mais comme il se rattrapait, dans la familiarité de l’intérieur, de la gêne qu’on lui imposait ! Nos dîners, où j’avais ma place entre lui et un de ses fils, Charles ou François-Victor, n’étaient presque toujours qu’un éclat de rire. À la date du 23 décembre 1870, alors que, depuis le 29 octobre, c’est-à-dire depuis environ deux mois, j’avais donné ma démission de membre du Gouvernement de la « défense nationale » comme celui de Galliffet-Waldeck est de la « défense républicaine », il a inscrit dans ses cahiers cette courte note :

Henri Rochefort est venu dîner avec moi. J’ai été très cordial. Je l’aime beaucoup.

Il m’aimait beaucoup, je le crois. J’ose dire que j’avais su le prendre. Je ne lui flanquais pas à la tête des compliments qui sont des pavés. J’entamais même parfois avec lui des discussions dans lesquelles il perdait un peu patience ; mais il n’ignorait pas que ses plus beaux vers m’étaient restés dans la tête, et il me savait le plus grand gré de les lui citer, car à peine étaient-ils tombés de sa plume puissante qu’il les oubliait.

Je me rappelle encore lui avoir joué le plus agréable tour qu’il soit possible de jouer à un homme, fût-ce à un grand homme. Comme nous étions à table, Charles Hugo fit allusion à une des pièces les moins connues, mais peut-être la plus admirable des Châtiments : La Caravane.

Vous devriez la lire, me dit Charles. Et il m’expliqua que cette caravane, c’était la marche du progrès, qui va toujours devant lui, à travers les obstacles de toute nature et contre les ennemis de tout poil.

… Je n’ai pas la prétention de rimer comme le fait Victor Hugo, répondis-je négligemment ; mais si j’avais eu un pareil sujet à traiter, voici, il me semble, ce que j’aurais écrit.

Et je récitai, sans en manquer un vers, tout le morceau, qui en a près de quatre cents.

Victor Hugo, stupéfait et tout ému, se leva de table et, les larmes aux yeux, vint m’embrasser sur les deux joues.

Tous ces souvenirs me reviennent en lisant Choses vues, et je le revois aussi dans sa droiture, son incroyable pénétration d’esprit et ses raisonnements d’une justesse toujours inattaquable, car le génie n’est peut-être que le point culminant du bon sens.

Aussi ai-je dévoré ce livre, que d’autres dévoreront aussi et où ils sentiront palpiter une grande âme, en même temps que le plus superbe cerveau du xixe siècle.


Le Petit Bleu.
Gustave Simon.

Il est bien difficile, avec un génie universel comme Victor Hugo qui s’est surpassé dans tant de genres avec un éclat incomparable, qui a été littérateur et poète, dramaturge et romancier, historien et artiste, de découvrir un genre auquel il n’ait pas touché ; et, cependant, c’est dans les œuvres posthumes et, notamment dans ce nouveau volume de Choses vues publié après-demain par les soins de Paul Meurice, dont l’infatigable ardeur et la piété touchante se sont consacrées, avec un noble désintéressement, au culte de cette