Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/320

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Aux fleuves frontières succéderont les fleuves artères. Couper un pont sera aussi impossible que couper une tête. La poudre à canon sera poudre à forage ; le salpêtre, qui a pour utilité actuelle de percer les poitrines, aura pour fonction de percer les montagnes. Les avantages de la balle cylindrique sur la balle ronde, du silex sur la mèche, de la capsule sur le silex, et de la bascule sur la capsule, seront méconnus. On sera froid pour les merveilleuses coulevrines de treize pieds de long, en fonte frettée, pouvant tirer, au choix des personnes, le boulet creux et le boulet plein. On sera ingrat pour Chassepot dépassant Dreyse et pour Bonnin dépassant Chassepot. Qu’au dix-neuvième siècle, le continent, pour l’avantage de détruire une bourgade, Sébastopol, ait sacrifié la population d’une capitale, sept cent quatrevingt-cinq mille hommes[1], cela semblera glorieux, mais singulier. Cette nation estimera un tunnel sous les Alpes plus que la gargousse Armstrong. Elle poussera l’ignorance au point de ne pas savoir qu’on fabriquait en 1866 un canon pesant vingt-trois tonnes appelé Big Will. D’autres beautés et magnificences du temps présent seront perdues ; par exemple, chez ces gens-là, on ne verra plus de ces budgets, tels que celui de la France actuelle, lequel fait tous les ans une pyramide d’or de dix pieds carrés de base et de trente pieds de haut. Une pauvre petite île comme Jersey y regardera à deux fois avant de se passer, comme elle l’a fait le 6 août 1866, la fantaisie d’un pendu[2] dont le gibet coûte deux mille huit cents francs. On n’aura pas de ces dépenses de luxe. Cette nation aura pour législation un fac-simile, le plus ressemblant possible, du droit naturel. Sous l’influence de cette nation motrice, les incommensurables friches d’Amérique, d’Asie, d’Afrique et d’Australie seront offertes aux émigrations civilisantes ; les huit cent mille bœufs, annuellement brûlés pour les peaux dans l’Amérique du Sud, seront mangés ; elle fera ce raisonnement que, s’il y a des bœufs d’un côté de l’Atlantique, il y a des bouches qui ont faim de l’autre côté. Sous son impulsion, la longue traînée des misérables envahira magnifiquement les grasses et riches solitudes inconnues ; on ira aux Californies ou aux Tasmanies, non pour l’or, trompe-l’œil et grossier appât d’aujourd’hui, mais pour la terre ; les meurt-de-faim et les

  1. Années. Tués Morts à la suite
    de blessures
    ou de maladies.
    Total.
    Armée française 1854-1856 10,240 85,375 95,615
    Armée anglaise 1854-1856 2,755 19,427 22,182
    Armée piémontaise 1855-1856 12 2,182 2,194
    Armée turque 1853-1856 10,000 25,000 35,000
    Armée russe 1853-1856 30,000 600,000 630,000



    53,007 731,984 784,991

    (Note de Victor Hugo.)

  2. Bradley. On croit en ce moment s’apercevoir qu’il était innocent. (Note de Victor Hugo.)