Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/48

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avec cette effronterie, avec ce cynisme. Ça doit être drôle avoir de près, cette Zubiri-là. — Eh bien, personne ! je ne veux de personne ! Je suis accoutumée à Cafrasti. Monsieur, quand Cafrasti reviendra, je ne pourrai pas le supporter plus de dix minutes. S’il reste un quart d’heure, je le tue, voilà où j’en suis. J’adore celui-ci. Est-il canaille de s’être trouvé mal et de m’avoir fait peur comme cela ! J’aurais dû réveiller Cœlina. — Ma femme de chambre s’appelle Cœlina. — Une femme du monde l’aurait réveillée, mais nous autres filles, nous les laissons dormir, ces filles. Nous sommes bonnes, n’ayant rien autre chose. Ah ! voilà qu’il se remet tout à fait. Ô mon vieux pauvre ! si tu savais comme je t’aime ! Monsieur, il me réveille toutes les nuits à quatre heures du matin, et il me parle de sa famille, de sa pauvreté, et du grand tableau qu’il a fait pour le Conseil d’état. Je ne sais pas ce que j’ai, cela me fait frissonner, cela me fait pleurer. Après cela, il se fiche peut-être de moi avec ses jérémiades, c’est peut-être une balançoire qu’il avait aussi avec ses vieilles femmes. Tous ces hommes sont si gredins ! Je suis bien bête de me laisser prendre à tout cela, n’est-ce pas ? vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ? c’est égal, cela me prend. Je pense à lui dans le jour, comme c’est bizarre ! Il y a des moments où je suis toute triste. Savez-vous ? j’ai envie de mourir. Au fait, je vais avoir vingt-quatre ans, je vais être vieille aussi, moi. À quoi bon se rider, se faner, et se défaire peu à peu ? Il vaut bien mieux s’en aller tout d’un coup. Cela fait dire au moins à quelques flâneurs qui fument leur cigare devant Tortoni : — Tiens ! vous savez, cette jolie fille, elle est morte ! — Tandis que plus tard on dit : — Quand donc mourra-t-elle, cette affreuse sorcière ! qu’est-ce qu’elle a donc à vivre comme cela ! c’est ennuyeux ! — Voilà les élégies que je me fais. — Oh ! mais c’est que je suis amoureuse pour de bon. Amoureuse de ce sapajou de Serio ! Oui, Monsieur, de ce sapajou de Serio ! Enfin, figurez-vous que je l’appelle ma mère !

Ici elle leva les yeux vers Serio. Lui, levait les yeux au ciel. Elle lui demanda doucement :

— Qu’est-ce que tu fais ?

Il répondit :

— Je t’écoute.

— Eh bien, qu’est-ce que tu entends ?

— J’entends un hymne, dit Serio.