Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/69

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VISITE À L’ANCIENNE CHAMBRE DES PAIRS.


Juin 1849.

Les ouvriers qui siégèrent au Luxembourg pendant les mois de mars et d’avril, sous la présidence de M. Louis Blanc, montrèrent je ne sais quel respect pour cette Chambre des pairs qu’ils remplaçaient. Les fauteuils des pairs furent pris, mais non souillés. Aucune insulte, aucun affront, aucune injure. Pas un velours ne fut déchiré, pas un maroquin ne fut taché. Le peuple tient de l’enfant, il charbonne volontiers sa colère, sa joie et son ironie sur les murs. Les ouvriers furent graves et inoffensifs. Ils trouvèrent dans les tiroirs les plumes et les canifs des pairs, et ne firent ni une balafre ni une tache d’encre.

Un gardien du palais me disait : — Ils ont été bien sages.

Ils quittèrent ces places comme ils les avaient prises. Un d’eux seulement grava dans le tiroir de M. Guizot au banc des ministres :


La royauté est abolie.
Vive Louis Blanc !


Cette inscription s’y lit encore.

Les fauteuils des pairs étaient en velours vert rehaussé de galons d’or. Leurs pupitres étaient en acajou revêtu de maroquin, avec tiroirs de chêne, contenant tout ce qu’il fallait pour écrire, mais sans clefs. Au haut de son pupitre, chaque pair avait devant lui son nom imprimé en lettres d’or sur un morceau de maroquin vert incrusté dans le bois. Au banc des princes, qui était à droite derrière le banc des ministres, il n’y avait aucun nom, mais une plaque dorée portant seulement ces mots : Banc des princes. — Cette plaque et les noms des pairs furent arrachés, non par les ouvriers, mais par l’ordre du gouvernement provisoire.

Ce fut encore le gouvernement provisoire qui fit enlever les tapis du grand escalier, le tapis sur lequel les pairs seuls avaient le droit de marcher, petit détail de cérémonial établi pour les sénateurs par Napoléon, et que les sénateurs avaient légué aux pairs de France.

Quelques changements furent faits dans les salles qui servaient d’antichambres à l’Assemblée. L’admirable Milon de Crotone de Puget, qui ornait le vestibule au haut du grand escalier, fut porté au vieux musée et remplacé