Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/169

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L’été est triste, cette année ; maussade comme une tragédie, pluvieux comme une élégie, je gage que Jersey vous attend pour redevenir idylle.

Cependant le temps qui nous attriste doit faire merveille au théâtre. Le bon saint Médard, qui pleure des larmes d’or dans les caisses des spectacles, est le vrai saint du calendrier. Si jamais je bâtis un théâtre, je construirai dans la chapelle de location une niche à saint Médard. Tout ceci veut dire, cher poëte, que vous devez faire beaucoup d’argent et que je vous remercie de m’enrichir. Tout va bien ici ; je suis au milieu d’un petit peuple libre et qui m’aime un peu. Je travaille beaucoup, je me promène au bord de la mer, malgré la pluie. Je pense à vous tous, malgré la distance et je vous serre la main.

Victor Hugo.[1]


À Gustave Flaubert.


Marine-Terrace, 28 juin [1853].

Puisque vous ne voulez pas de remerciements, monsieur, savez-vous comment je vous prouverai ma reconnaissance ? par mon indiscrétion. Voici un nouveau paquet pour Mme C. Permettez-moi d’y joindre, pour vous, mon portrait ; c’est un ouvrage de mon fils, fait en collaboration avec le soleil. Il doit être ressemblant. Solem quis dicere falsum audeat ? Vous, y retrouverez la bague dont vous me parlez dans votre gracieuse lettre[2]. J’ai gardé le souvenir de cet hiver de 1844 et de ces soirées chez Pradier. Une partie de tout cela est mort, mais vit au fond de mon âme ; je suis heureux que votre souvenir y soit mêlé, car vous êtes maintenant pour moi un ami.

  1. Intermédiaire des chercheurs et curieux, 30 juillet 1898.
  2. Réponse de Flaubert à la lettre du 5 mai.
    « ... Vous me permettrez. Monsieur, de vous remercier pour tous vos remerciements et de n’en accepter aucun. L’homme qui, dans ma vie restreinte, a tenu la plus large place, et la meilleure, peut bien attendre de moi quelque service, — puisque vous appelez cela des services !
    La pudeur que l’on a à exposer soi-même toute passion vraie m’empêche — malgré l’exil — de vous dire ce qui m’attache à vous. C’est la reconnaissance de tout l’enthousiasme que vous m’avez causé. Mais je ne veux pas m’empêtrer dans des phrases qui en préciseraient mal l’étendue.
    Personnellement, déjà, je vous ai vu ; nous nous sommes rencontrés quelquefois, vous m’ignorant, et moi vous considérant. C’était dans l’hiver de 1844, chez ce pauvre Pradier, de si gracieuse mémoire ! On était là cinq ou six, on buvait du thé, et l’on jouait au jeu de l’oie ; je me rappelle même votre grosse bague d’or, sur laquelle est gravé un lion rampant — et qui servait d’enjeu. Vous avez depuis compromis d’autres enjeux, en des facéties plus terribles. Mais la patte du lion y était toujours. Il en porte au front la cicatrice, et les siècles le reconnaîtront à cette marque rouge, quand il défilera dans l’histoire ». — Lettre de Flaubert à Victor Hugo, 2 juin 1853. Archives Spoelberch de Lovenjoul.