Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/186

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Monsieur Alfred Busquet[1].
45, rue Notre-Dame-de-Lorette, Paris.
Marine-Terrace, 29 Xbre 1853.

Votre lettre du 13 me parvient, monsieur, seulement aujourd’hui 29. La poste française actuelle a de ces caprices. Elle a probablement ses raisons pour se hâter lentement. Elle est de l’école d’Horace. Ne la chicanons pas. — Et payons ce que demande le facteur.

Votre idée, conçue par vous, acceptée par madame de Balzac, me touche vivement. L’exil est donc encore bon à louer le cercueil. Je vous remercie d’avoir pensé à moi.

Certes, c’eût été une joie pour moi de sculpter mon nom obscurément dans un petit coin du monument de Balzac. Le jour de son enterrement, j’ai jeté ma pelletée d’admiration dans sa fosse, et d’en bas, mon âme, encore liée à la terre, a salué son âme envolée et libre qui m’a souri d’en haut. Compléter aujourd’hui ce que j’ai ébauché alors, achever l’esquisse de mon grand ami, être la main qui mettra sur ce front de marbre la couronne de bronze de la postérité, oui, c’eût été dans mon adversité un bonheur. Je dois y renoncer pourtant, monsieur. Je ne m’appartiens plus en ce moment ; je n’appartiens plus à la poésie pure, à la pensée qui sourit, à l’art serein et heureux ; j’appartiens au devoir.

Au devoir sévère, exclusif, immédiat, implacable. Un devoir qui commande et qui veut être obéi.

Cette absorption austère dans le devoir étroit et absolu n’est que momentanée ; avant peu, j’espère, je pourrai revenir aux saines joies libres de l’esprit. À cette heure, je ne dois pas. J’ai autre chose à faire. Je ne dois pas voir d’autre cercueil que le cercueil de la liberté.

Si j’ai quelque force en moi, je la dois dévouer à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, à ceux qu’on torture ; je la dois aux vivants, et je suis sûr que les morts m’en applaudissent, et que Balzac dans sa tombe me dit : c’est bien.

  1. Alfred Busquet, journaliste, fit à La Semaine des chroniques judiciaires fort remarquées ; il collabora au Pays, à L’Artiste ; à la Revue française : il dirigea la librairie Pagnerre jusqu’en 1876.