Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/187

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Soyez assez bon, monsieur, pour faire accepter à madame de Balzac mes remercîments et mes regrets. Je mets mes respects à ses pieds.

Et vous, en échange de votre affectueux souvenir, recevez mon serrement de main.

Ex imo corde.
Victor Hugo[1].


À Madame de Girardin.


29 décembre 1853.

Voilà deux ans d’exil faits.

Savez-vous, madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempe. Je souffre, je pleure en dedans, j’ai dans l’âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j’accepte et je rends grâces. Je suis heureux d’avoir été choisi pour faire le stage de l’avenir.

Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre œuvre ; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules, lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus ; j’admire vos coups d’épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux. Je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu’on appelle l’exil. Le rayonnement des étoiles la perce.

Tout à l’heure Pierre Leroux était à un coin de ma cheminée de bois peint, et moi à l’autre coin, et le vicomte de Launay[2] est venu s’asseoir entre ces deux démagogues. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré l’ouragan qui tourmente la mer, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace, et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets. Quel charmant livre que ce beau livre ! Je l’ai lu autrefois, feuilleton à feuilleton ! Je le relis aujourd’hui page à page, j’y retrouve les anciens diamants, et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable. — Vous dites : « Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus ».

  1. Archives Spoelberch de Lovenjoul.
  2. Pseudonyme de Mme de Girardin.