Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/192

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courage — dans la fumée de mon combat. Cela me rappelle ce bon temps de lutte où vous étiez assis derrière moi à l’Assemblée, où j’applaudissais vos magiques et vaillantes escarmouches, et où, quand je revenais de la tribune, je trouvais votre main qui serrait la mienne. — Nous sommes loin l’un de l’autre aujourd’hui, mais nos pensées s’entendent toujours, mais nos âmes sont voisines, mais, si nos mains ne se serrent plus, nos cœurs se touchent. Je suis heureux que vous ayez lu ce livre[1], je suis fier de votre joie, je m’en fais une gloire. Si vous saviez comme je pense à vous, à vous tous, et à vous en particulier, Charras, dans cette sévère solitude où je suis ! Je me rappelle toutes nos douces heures de Bruxelles, douces même dans l’exil, à cause de l’amitié, nos soirées, nos rêves en commun, nos causeries. C’était encore de la France ! — Hélas ! — je n’en ai plus. Je vis dans un champ, séparé de la ville par les pluies et les brouillards, face à face avec la mer qui est grande et avec Dieu qui sourit. — Cela suffit du reste. Ce sourire de Dieu, c’est la conscience satisfaite.

J’ajoute que c’est l’avenir promis. Je ne sais pas si nous les hommes qui vivons en ce moment, les combattants de cette génération, nous triompherons ; mais je sais que nos idées vaincront, et c’est assez pour moi. Pourvu que la statue du progrès s’élève et rayonne, peu m’importe que ma tombe soit une des pierres du piédestal.

Je dis plus : — Si ma tombe est une de ces pierres, tant mieux !

Charles vous remercie de votre cordial souvenir. Tout le petit groupe de Marine-Terrace vous aime. Je travaille beaucoup. En ce moment je fais effort pour dénouer le nœud coulant déjà serré autour du cou d’un homme à Guernesey. Je tâche de le sauver. Je l’espère même. Occupation de buveur de sang.

À vous. Ex imo[2].


À Paul Meurice[3].


Marine-Terrace, 31 janvier [1854].

Vous trouverez sous ce pli, cher et doux poëte, une prose un peu sœur de votre poésie. C’est ce que j’appelle mon épître aux Guernesiais[4]. Il s’agit, comme vous savez, de faire donner signe de vie à la démocratie en ren-

  1. Les Châtiments.
  2. Cette lettre n’est pas signée. — Communiquée par la librairie Cornuau, Collection Pol Neveux.
  3. Inedite.
  4. Aux habitants de Guernesey. Publiée à Guernesey et reproduite dans Actes et Paroles. Pendant l’exil.