Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/212

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l’aujourd’hui ; ce lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C’est là l’idéal. Y atteindra-t-on ? Ce que Dieu fait est bien fait ; mais, quand il travaille à travers l’homme, l’outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l’ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement dans l’exil, dans la proscription, dans la défaite, dans l’épreuve. Il faut bien qu’il y ait un peu de soleil dans l’adversité, puisque c’est elle qui fait lever la moisson, et qui fait croître l’épi dans la tête de l’homme.

Je ne suis donc pas pressé, je suis triste ; je souffre d’attendre, mais j’attends, et je trouve que l’attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c’est l’énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte ; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l’enlève avant l’heure. Du reste, vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812 ; Balaklava s’appelle Bérézina ; la petite N tombera comme la grande dans de la Russie. Seulement la Restauration se nommera Révolution.

Vous, votre nom est Mme de Staël en même temps que Mme de Girardin, vous n’êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d’astre, vous couvrez de rayonnements ce cloaque. J’y flamboie, vous y brillez, et, de loin, du fond de l’ombre, le flamboiement salue l’auréole. Vous avez tous les succès qui vous plaisent ; hier, chez Molière, aujourd’hui chez M. Scribe[1]. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d’auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l’océan. — Car vous nous le promettez un peu ; n’oubliez pas ce détail, je vous prie. — En vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l’une portant l’autre, et ont fort ébloui les anglais chez lesquels la Crimée n’a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur.

Du reste, la foi à une chute prochaine de M. B. est dans l’air ; on me l’écrit de toutes parts. Charles disait tout à l’heure en fumant son cigare : 1855 sera une année œuvée.

J’ai causé hier de vous avec Le Flô[2], qui vous admire et vous adore ; contagion de Marine-Terrace. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut, à

  1. La Joie fait peur, à la Comédie-Française, Le Chapeau d’un horloger, au Gymnase.
  2. Le général Le Flô, représentant du peuple, fut nommé questeur ; arrêté, emprisonné à Mazas, puis à Ham, il fut embarqué sur un paquebot anglais, avec défense de rentrer en France sous peine de déportation.