Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/211

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À MADAME DE GIRARDIN.

Ma femme, ma fille, mes fils sont touchés dans les entrailles par votre livre. Vous voilà de notre famille, savez-vous ? Je m’y revois jeune, dans ce doux livre, et ils s’y revoient petits. Cela nous ramène aux Roches ; notre grand vieillard et notre bon Armand sont là qui jasent ; notre chère sœur de l’âme, Mlle Louise, fait des châteaux de cartes, moi badigeonnant ; vous êtes là, riant du rire de Diderot, avec la larme de Jean-Jacques au coin de l’œil ; oh ! toute cette jeunesse ! toute cette enfance ! toute cette joie ! Édouard redevient Ardoise, Victor redevient Toto, Adèle redevient Dédé, et elle, l’ombre, l’ange, la lumière de mon deuil, elle redevient Didine. Et elle se penche sur nos têtes, et elle remplit votre ravissant et tendre livre de nos larmes et de ses rayons.

Quel magicien vous êtes ! Quel évocateur ! Ô grand cœur et grand esprit, je vous aime !

D’ici à deux mois, vous recevrez Les Contemplations. C’est un sombre livre, serein pourtant. Là aussi vous reverrez toute la vie passée. Ce livre pourrait être divisé en quatre parties qui auraient pour titres — ma jeunesse morte, — mon cœur mort, — ma fille morte, — ma patrie morte. — Hélas !

La mer fait rage depuis un mois ; ma maison la nuit sonne comme un écueil ; je dors peu dans ce vacarme ; les hurlements de l’abîme font aboyer les chiens (j’ai des chiens. Cela reste). Savez-vous ce que je fais, ne dormant pas ? Je travaille. Je rêve. Je pense à la France, à ceux que j’aime, aux radieux esprits, aux amitiés vraies, aux beaux styles, aux nobles cœurs, aux fermes courages, à vous.

Seriez-vous assez bon pour faire jeter à la poste la lettre ci-incluse. — Mettez mes hommages aux pieds de votre charmante et noble femme. — Ma femme vous écrira prochainement[1].

1855.


À Madame de Girardin, à Paris.


Marine-Terrace, 4 janvier 1855.

Cette année 1855 a eu pour nous un point du jour ; c’est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons comme l’aube, et, comme l’aube, avec quelques larmes. En la lisant, il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l’espérance. Tout Marine-Terrace a été éclairé un moment comme par un éclair de joie.

  1. Clément-Janin. Victor Hugo en exil. Collection Louis Barthou.