Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/229

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À Jules Janin[1].


Marine-Terrace, 2 7bre 1855.

Mon poëte charmant, comment vous remercier ? C’est l’embarras où vous me mettez sans cesse, et je suis heureux d’y être. Cette belle et douce lettre que vous seul pouviez écrire entre deux morsures de la goutte, fait, depuis quatre jours que nous l’avons, la joie de Marine-Terrace. Vacquerie dit : le charmant style ! Charles dit : quel rire vif et puissant ! Toto — votre ancien ami des Roches — dit : quel doux esprit ! et moi je dis : quel grand cœur ! Ma femme vous embrasse tout bonnement. Et le soir, dans notre serre, au bord de l’Océan, nous buvons à votre santé, et les bains de mer vous recommandent aux eaux de Spa.

Je ne saurais vous dire comme je suis content que ce livre vous plaise ; dans le tome II vous trouverez la tombe et l’exil ; mais tout cela étoilé. J’espère que, là encore, nos cœurs se toucheront et se comprendront. Les Contemplations, comme je le dis dans la préface, pourraient être intitulées Mémoires. C’est toute ma vie, vingt-cinq ans, grande mortalis œvi spatium, comme dit Tacite, racontés et exprimés par le côté intime et avec l’espèce de réalité qu’admet le vers. Cela commence bleu et finit noir ; mais, comme je viens de vous le dire, c’est un noir où je tâche qu’il y ait des rayons d’astre ; c’est surtout dans la nuit qu’on voit les soleils ; c’est surtout dans l’exil qu’on voit la patrie ; c’est surtout dans la tombe qu’on voit Dieu. — Je ne vous écris que deux lignes aujourd’hui seulement pour vous dire avec quel bonheur j’ai lu votre ravissante lettre. Dans ces écueils que nous habitons, la poste arrive entre deux vagues et repart de même, et n’attend pas. C’est comme si un goëland vous jetait une lettre de son bec ; il faudrait se hâter pour lui remettre la réponse. C’est là notre histoire de tous les jours. Donc le packet me presse et je clos ce griffonnage.

Vous trouverez sous ce pli la lettre où je demande à M. de Sacy[2] la gloire d’être raconté par vous aux lecteurs des Débats. Voudrez-vous bien vous charger de lui transmettre cette lettre après l’avoir lue et cachetée (de noir). —

  1. Inédite.
  2. Sylvestre de Sacy, avocat, était rédacteur au Journal des Débats depuis 1828 et venait, en 1854, d’être élu à l’Académie française. — Le 16 août, dans une lettre adressée à Mme Victor Hugo, Jules Janin écrivait : « Dites aussi à M. Victor Hugo qu’il écrive à Sacy que c’est moi qui parlerai de ce livre » (Les Contemplations).