Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/409

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ridicules, mais le débat politique et social entre poëtes, c’est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond. Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux ; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j’avoue que, voyant tant de souffrances, j’opterai pour le plus court chemin.

Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d’enthousiasme devant votre aube éblouissante se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres et je l’aime ; elle est là avec beaucoup d’autres qui glorifient votre splendeur et votre génie. Aujourd’hui, vous pensez que votre tour est venu de parler de moi, j’en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé, ni cet avenir, j’en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez[1]. Il ne peut sortir de vos mains que de la lumière.

Votre vieil ami,
Victor Hugo.


À M. Daëlli[2].


Hauteville-House, 25 juin 1862.
Monsieur,

J’ai répondu deux fois à deux de vos lettres que j’ai reçues. Les autres ne me sont pas parvenues. Ne lisant l’italien que très difficilement, je

  1. Muni de cette autorisation, dont d’ailleurs il ne pouvait douter, Lamartine en profita pour exécuter Les Misérables en cinq entretiens. Et d’abord le titre même :
    «l’homme contre la société », voilà le Vrai titre de cet ouvrage, ouvrage d’autant plus funeste qu’en faisant de l’homme individu un être parfait, il fait de la société humaine, composée pour l’homme et par l’homme, le résumé de toutes les iniquités humaines... Les Misérables seraient beaucoup mieux intitulés Les Coupables, quelques-uns même Les Scélérats, tel que Jean Valjean ». On lit dans ces entretiens que Jean Valjean n’est qu’un scélérat, un sournois de vertu ; dans Fantine, Lamartine ne voit que la fille publique, l’évêque est un « socialiste ignorant », l’épisode des quatre jeunes couples inspire ce jugement « ... Le ramassis de quolibets, de calembours, de vulgarités saugrenues de cette partie carrée qui occupe un tiers du volume dans Les Misérables ne mérite pas qu’on s’y arrête ». — Puis Victor Hugo est accusé d’avoir inventé le mot de Cambronne auquel il eût été préférable de substituer « un mot noble ».
    La forme n’est pas plus épargnée : « Impropriétés de termes, exagérations de phrases, de langue, fautes lourdes, saletés de goût », etc.
    Dans tout le roman, seule l’Idylle de la rue Plumet trouve grâce.
    « En résumé, Les Misérables sont un sublime talent, une honnête intention, et un livre très dangereux de deux manières : non seulement parce qu’il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu’il fait trop espérer aux malheureux. »
  2. Inédite.