Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/523

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à peine jour ici ; midi est un crépuscule. Ajoutez que j’ai les yeux souffrants, et vous excuserez la brièveté de ma lettre.

N’attendez rien de Lacroix pour votre publication vaillante ; il a grand’peur en ce moment ; il s’est fait prendre l’an passé pour Marat, et cette année il se fait empoigner pour Proudhon[1]. De là une forte panique chez lui et dans toute la librairie. Il faut réserver votre œuvre militante pour un temps plus brave. M. Louis Bonaparte a organisé sa littérature comme son armée. La critique bien pensante fait l’exercice de la louange et de l’injure à volonté. On acclame les vers de M. de Massa[2] et l’on hue Les Chansons des Rues et des Bois. Une parodie est intitulée Les Chansons des Grues et des Boas. Ces chansons-là, en effet, se sont fait entendre autour de mon livre. Vous, vous avez eu la populace d’Ischia. Il y a parallélisme et analogie. Les prêtres vous menacent et ils me dénoncent. As-tu déjeuné, Jacob ? est un blasphème. Il y a cent ans, on nous eût mis, vous et moi, dos à dos sur le même fagot. L’ex- vieux bon goût a fait un progrès ; de voltairien il s’est fait orthodoxe. À présent, manquer à la Bible, c’est manquer de goût. Voilà où en est le petit tapage littéraire bonapartiste et catholique. Restez là-bas, faites de grands et nobles vers, tournez vos beaux yeux de prêtresse vers l’idéal, aimez-moi toujours un peu, et là où fut la république romaine, pensez à la république française.

Permettez, madame, que je vous baise les mains.

Victor Hugo.

Il va sans dire que je vous garderai de votre livre et de son titre le plus absolu secret[3].


À Monsieur Boué de Villiers[4].


Hauteville-House, 6 janvier 1866.

Vous avez su, peut-être, monsieur, que j’ai eu bien mal aux yeux ; quelques journaux ont été jusqu’à me faire aveugle, honneur homérique auquel je ne

  1. Proudhon vécut et mourut pauvre. Le père du socialisme, comme le désigne Jacques Bourgeat, poursuivit à travers les luttes, les condamnations, les injures, l’œuvre qu’il jugeait utile à l’humanité. Sa doctrine, exprimée pour la première fois en 1839, dans un concours organisé par l’Académie de Besançon, affirme ses aspirations vers l’égalité sociale, vers l’indépendance morale de chacun ; dans son mémoire : Qu'est-ce que la propriété ? — il conclut : La propriété, c’est le vol.
    Victor Hugo en exil donna crédit à des bruits fâcheux qui, s’ils étaient exacts, suffiraient à déshonorer la mémoire de Proudhon.
  2. Marquis de Massa, très assidu aux fêtes de Compiègne et de Saint-Cloud, et volontiers organisateur des plaisirs de Leurs Majestés.
  3. Gustave Simon. Victor Hugo et Louise Colet. Revue de France, mai-juin 1926.
  4. Boué de Villiers, rédacteur-gérant de L’Union républicaine de l’Eure.