Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/77

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souffrances même, souvent l’extrême gêne, c’est moins simple, puisque tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur. Comment donc pourrais-je douter de toi ? À quel propos et pourquoi ? Est-ce que j’ai quelque chose qui ne soit pas à toi ? Ne dis pas ton argent, dis notre argent. Je suis administrateur, voilà tout. Quand je verrai mes pauvres bons fils travailler comme moi, quand je verrai naître un débouché et un libraire quelque part, à Bruxelles ou à Londres, n’importe où, pourvu que ce soit dans une terre libre, quand j’aurai vendu un manuscrit, je dirai : C’est bien et je ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c’est de vos souffrances que je souffre et non des miennes.

Tout ceci t’explique ma rigidité en matière de dépenses. — La recette n’est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n’est pas venu. — Mais comment peux-tu voir là de la défiance ? C’est de la réserve comme j’en ai vis-à-vis de moi-même. Tu sais bien que toute ma vie j’ai commencé les privations et les économies par moi. Chère amie, j’aurais là toute notre fortune que je te la livrerais, en peux-tu douter ? Je te dirais seulement : prends garde. — Je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d’avoir après moi le capital. La dignité même de ton caractère l’exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes, les choses, n’ayant souci ni besoin d’aucune protection. C’est là l’avenir que je te veux, et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle.

Si je ne t’ai pas encore envoyé la procuration pour l’Institut, c’est que le temps me manque à la lettre pour aller chez le notaire. C’est une journée entière à dépenser. Je le ferai pourtant, et je sens que la chose presse.

Mes lettres te paraissent quelquefois laconiques sur certains points intimes dont je causerais avec toi à cœur ouvert. Mais il faut bien que tu saches que les lettres sont souvent décachetées à la frontière par ceux mêmes qui les portent afin d’éviter une amende de 500 fr. par lettre contre quiconque frustre la poste d’une lettre. Cela est absurde, mais cela est ainsi. Ceci te fait comprendre mieux certaines réticences sur des points délicats.

Pour te parler d’un de ces points, les choses qu’on t’a dites sont pures chimères. Henri D… est un esprit léger, je ne le croyais pas méchant et faux. Il gâte ainsi un vrai service rendu. Si tu savais le fond réel des choses, toi qui es la grandeur d’âme, tu prendrais en gré (sinon en affection) l’abnégation, le sacrifice, la résignation et le dévouement. La femme dont je parle[1]

  1. Mme Drouet.