Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/120

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— On vend à Liège des redingotes à vingt-cinq francs, en drap. — En drap ! est-il possible ? — En vérité oui, du drap de Luxembourg à trois francs soixante-quinze, cinq aunes, dix-huit francs quinze sous, doublure et fournitures, deux francs, vingt francs quinze, façon, deux francs, vingt-deux francs quinze, commission, cinq sous, vingt-trois francs, deux francs de bénéfice, et allez ! — Etc. — Voilà ma conversation d’hier au soir à Menin.

Menin a des souvenirs. Elle a eu l’honneur d’être assiégée par Louis XIV. Voilà tout. C’est une femme laide et commune qui a eu par hasard un bel amoureux. Rien du reste de remarquable sur la façade des maisons ni sur la face des habitants. J’y ai retrouvé de ces brouettes de Bruxelles tirées par un chien et poussées par une femme. Le sire de Canaples, qui craignait tant les puces pour ses chiens, n’eût pas attelé les siens à ces haquets-là.

Je dessine, je rêve et j’étudie, laissant parler les belges autour de moi. J’admire comme ils parlent flamand en français. Ils ont un n’est-ce pas ? qu’ils mettent à toute sauce. Les femmes disent ce n’est-ce pas avec beaucoup de grâce. Elles sont décidément fort jolies en général. Mais il paraît que les plus belles sont celles de Bruges. Un stupide livre que j’ai acheté et qui s’intitule le Guide du voyageur en Belgique et en Hollande appelle les femmes de Bruges les circassiennes de la Belgique.

On vit assez bien dans les auberges, à la bière près. Pourtant ils ont la rage de mettre du sucre et de la farine dans tout. Vous demandez une omelette, résignez-vous à du flan.

À Tournai, comme à Bruxelles, comme à Anvers, comme à Gand, les modes de Paris, les marchandises de Paris, et même, on dirait, les marchands de Paris, s’étalent dans les boutiques qui, là aussi, s’appellent magasins.

Je me promenais le soir dans les rues croyant avoir devant les yeux les étincelantes devantures des boulevards parisiens. Les étranges maisons ! Du seizième siècle par le toit et de la rue Vivienne par la boutique ; sombres et tragiques par une moitié, fades et bêtes par l’autre ; le rez-de-chaussée lit le Constitutionnel, le grenier lit la Bible ; en bas c’est M. Ternaux, en haut c’est Philippe II ; en bas le gaz rit et flamboie dans le magasin à grandes vitres, levez les yeux et vous croirez voir trembler encore confusément sur le vieux pignon le rouge reflet des bûchers du duc d’Albe.

Je faisais, moi, sur ces métamorphoses, cent réflexions amères qui te paraîtront tragi-comiques. — C’est bien la peine d’être une maison du seizième siècle pour faire une pareille fin ! commencer par un fronton de la Renaissance et finir par une boutique du Palais-Royal ! être, près du