Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ciel, un pignon taillé en escalier ou sculpté en volutes et, près du ruisseau, un magasin de guingamps et de cotonnades ! quelle dégradation ! comment a pu aboutir à quelque chose de si misérable une façade, formosa superne ?

Ceci, chère amie, est du latin d’Horace, qui échoit naturellement à Charlot.

Si ces réflexions se peignaient sur mon visage, elles devaient bien égayer les braves bourgeois brabançons. Car, pour le bourgeois de tout pays, la boutique blanchie, la grande vitre et le comptoir d’acajou sont un progrès. Passe pour les boutiques, pourvu qu’on n’applique pas ce progrès aux églises. Or, elles ont déjà la vitre blanche, la muraille blanche, j’attends un de ces matins l’autel d’acajou.

Le badigeonnage belge a trois nuances : le gris, le jaune et le blanc. Il est tricolore, comme il convient à un état constitutionnel. Le blanc s’applique aux églises, le gris aux hôtels de ville, le jaune aux maisons de campagne et aux édifices de fantaisie où le belge vient folâtrer le dimanche. Je voyais tout à l’heure en arrivant à Ypres, à droite de la route, une façon de gros château qui avait l’air d’être taillé dans une motte de beurre. Le propriétaire, un bon flamand rond, l’admirait du milieu d’une couche de concombres parmi lesquels sa grosse figure s’épanouissait.

Le trajet de Menin à Ypres est fort agréable. Ce sont partout de ces gracieux petits enclos verts que les peintres flamands aiment tant. Et puis le chemin traverse un bois, et il est bordé çà et là de longues colonnades de ces beaux peupliers d’Italie dont l’écorce vous regarde

Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II p121.jpg

passer avec de grands yeux. J’ai refait ce trajet au retour avec grand plaisir. Une route revue à l’envers, c’est presque une nouvelle route.

Ypres est une ville que j’aimerais habiter. On y trouve les maisons de bois mêlées aux maisons de brique. C’est une sorte de rencontre inattendue de la Flandre et de la Normandie.

L’hôtel de ville est une merveille. C’est un édifice gigantesque qui tiendrait tout un côté de la place Royale et qui n’est pas moins grand par le style que par la masse. Un charmant petit hôtel de la Renaissance s’accoude gracieusement à ce sévère palais du treizième siècle. — L’église est fort belle, à étudier surtout. Elle est pleine de sculptures de la Renaissance et j’y ai vu un saint-Martin de Rubens qui est une chose prodigieuse. Joins à cela cent maisons exquises dans la ville. Sur la façade de l’hôtel de la Châtellenie où j’ai déjeuné, il y a sept figures en médaillons qui sont admirables et qui représentent avec les plus beaux traits humains du monde les sept astres observés au seizième siècle : Luna, Mercurius, Venus, Sol, Mars, Jupiter, Saturnus. À Ypres, comme dans toute la Belgique