Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/135

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dans les siens une poupée. Trois étages. En tout, trente-deux pouces de haut.

Tout cela rit et joue au soleil, et réjouit l’âme du voyageur.

Tu comprends, mon Adèle, que mon voyage sur les dunes ne m’a pas ennuyé. J’allais ainsi, regardant et songeant, montant et descendant sans cesse, les talons enfouis dans le sable, arrachant de temps en temps un épi d’ivraie quand il n’y avait ni maison dans la dune ni voile en mer. Tout en rêvant ainsi, à tout et à rien, je me suis figuré que la grande dame qui ne voulait pas de mon paquet était madame Trollope faisant son voyage de Belgique.

Deux navires ont passé assez près de moi pour que j’aie pu lire leur estampille. C’est la Persévérance de Dunkerque et le chasse-marée C. 76.

Je marchais depuis deux heures environ, lorsque tout à coup j’ai vu à ma gauche un pauvre amas de chaumières, et dans la dune même une sorte de masure ouverte dont la façade portait cette inscription : episserie et liquides. J’ai reconnu la France.

J’étais en France, j’étais en présence d’un épissier français. Di tanti pa-alpiti !

En ce moment d’émotion, un douanier m’a accosté en me priant poliment de passer au bureau. La visite a été bientôt faite. Je n’avais aucun bagage. J’ai exhibé mon passe-port et l’on m’a laissé passer. Or, j’avais ma contrefaçon dans mon portefeuille.

Je me suis arrêté dans le cabaret du hameau. J’avais soif, j’ai bu là quelques verres de bière. Comme c’est une espèce de petit port d’échouage, j’espérais aussi trouver là l’occasion que je cherche depuis Anvers de m’embarquer un peu, car il me faut une petite excursion en mer pour compléter mon voyage. J’ai échoué. Pas un pêcheur dans ce port de mer, des rouliers.

Voici une conversation de rouliers que j’ai recueillie tout en buvant mon pot de bière. Je te l’envoie pour servir de pendant au dialogue de commis-voyageurs que je t’ai déjà sténographié. Figure-toi quatre sarraux bleus qui boivent. — Chien de temps ! pouvoir pas charger ! C’est que je mange ici, mes chevaux mangent, je mange ! — Qu’est-ce que tu veux ? il n’y a pas de vent ! Il y a là des navires en vue depuis six semaines. Pas de vent. Ils sont encloués. Comment faire pour charger ? Il faut que le vent change. — Je donnerais six écus pour que le vent change. — Je crois bien. Les navires ne peuvent pas entrer. — J’ai envie d’aller à Saint-Quentin. — Saint-Quentin ! tu mangeras plus de soixante-dix francs sur cette route-là, c’est moi qui te le dis. — C’est chiennant, vraiment chiennant, là, quoi !

Lis ceci, bien entendu, avec les c’te, les guia, les quoné, qui donnent la couleur. Moi, je faisais une réflexion. Ainsi voilà des auberges qui s’emplissent, des bourses qui se vident, des rouliers arrêtés, des affaires engor-