Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/140

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la mer, l’infini. Vraiment, je suis ébloui, chaque jour, de toutes les merveilles que Dieu fait avec du vert et du bleu.

À peu près à moitié chemin, du sommet d’une côte très élevée que la route gravit, j’ai vu au loin comme un long serpent de brume avec des écailles de soleil çà et là posé sur l’horizon tout au fond de la mer et se détachant sur un nimbe de brume moins sombre. C’était l’Angleterre. Un ramasseur de mythes eût vu là un symbole. Moi, je n’y ai vu tout bonnement qu’une belle falaise, qui est noire de loin et qui de près serait blanche, Albion.

L’entrée, ou pour mieux dire, la descente à Boulogne est admirable. On laisse à gauche une vieille forteresse dont les tours, qui avaient une couronne de créneaux, n’ont plus qu’une couronne de grands arbres. C’est encore fort beau. Il est fâcheux seulement que les architectes de l’endroit bâtissent là, sur ces vieux arbres et sur ces vieilles tours, je ne sais quoi de bête et de hideux qui a des colonnes.

La forteresse passée, on s’enfonce dans une rue presque à pic qui te ferait crier de peur, mon Adèle, mais qui est fort pittoresque, et, tout en descendant, on voit par-dessus les toits la ville qui est gracieusement adossée à de hautes dunes d’où elle regarde tous les soirs le soleil se coucher dans l’océan. Il y a dans cette descente un mélange amusant de cris de femmes dans les voitures, de jurements de cochers, et de mâts et de vagues au loin, et de cheminées qui fument et de vitres qui brillent. C’est une sensation très compliquée et charmante.

Quand nous retournerons ensemble à Boulogne, chère amie, je ne te conduirai pas à l’hôtel du Nord. L’hôtel du Nord est une médiocre auberge à grand fracas, où l’on paie fort cher un maigre gîte et où les garçons sont d’une impudence rare. J’ai été indigné de leurs façons avec une famille de pauvres voyageurs fourvoyée là, laquelle, fort inquiète du haut prix probable des repas, s’ingéniait pour n’en faire qu’un par jour. Sur quoi, ricanements odieux des garçons. Je n’ai pu m’empêcher de les en très fort rudoyer, sans violer mon incognito, bien entendu. Décidément, je hais de plus en plus chaque jour les grands hôtels, les grandes villes, les grands seigneurs et les grands laquais. Tout cela est insolent, vide et creux. Or, lesdits garçons d’auberge, avec leurs airs britanniques, n’étaient même pas des laquais, comme j’ai eu l’honneur de le leur dire. Ce n’étaient que de pauvres rustres picards vernis de je ne sais quel cirage anglais.

Je me suis longtemps promené au bord de la mer à Boulogne. Toujours du sable, et pas de galets par conséquent, mais pas de coquillages non plus, ce qui me fâche très fort, mon Toto. Depuis Ostende le sable de la mer te fait banqueroute.