Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/141

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



J’ai vu la place où s’est si affreusement abîmée, il y a deux ans, cette frégate Amphitrite qui croyait, en quittant l’Angleterre, porter des femmes à Botany-Bay et qui n’apportait que des cadavres au cimetière de Boulogne. Pauvres femmes ! ont-elles perdu au change ? je ne sais. Car il paraît que les hommes, qui ne sont que des voleurs en Angleterre, deviennent des anthropophages à Botany-Bay. As-tu lu l’horrible histoire de ce Broughton dans les journaux ? Triste chose ! nous nous perdons dans nos perfectionnements. Voilà maintenant la civilisation qui fait des sauvages.

À l’endroit où l’Amphitrite s’est brisée, j’ai trouvé aussi moi un cadavre, une pauvre mouche naufragée. Je te l’envoie. L’océan s’est amusé à la jeter sur la dune. Il n’avait pas eu beaucoup plus de peine avec la frégate.

N’est-ce pas, ma Didi, qu’elle est encore bien jolie, la pauvre mouche ?

La côte est magnifique à Boulogne. Je l’ai longtemps étudiée de la pointe de l’estacade. Ce n’est plus la dune basse et bossue d’Ostende. C’est une haute et noble colline de terre brune, verdie par l’herbe çà et là, où les vagues ont façonné d’énormes degrés et qui descend jusqu’à la mer comme un escalier de Titans. La ville n’en atteint qu’à grand’peine le sommet. Quelques pauvres toits de hameau se pelotonnent au loin dans les mamelons de cette grande dune. Il y a aussi quelques moulins qui se cachent, tournés vers la terre et adossés aux renflements de la côte. Mais ils ont beau s’abriter, le vent de mer les prend en passant par le bout de l’aile et les fait tourner furieusement.

Au moment où j’étais à l’extrémité de l’estacade, le paquebot à vapeur venait de sortir du port. On ne le distinguait plus au loin qu’à la petite nuée noire qui sortait de sa cheminée. Au point opposé du ciel, au faîte le plus reculé de la dune, je voyais fumer en même temps le toit d’une misérable masure. D’un côté c’était une admirable machine qui changera la face du monde ; de l’autre, c’était la marmite d’un paysan. Cela ne faisait que deux fumées sur l’horizon.

Je songeais, en cet instant-là, à tous ces amis que je viens de perdre et qui s’en sont allés aussi comme des fumées ; les uns superbement comme le navire, les autres modestement comme la cabane. J’étais triste et accablé. Vois, chère amie, sans compter mon pauvre Eugène, qui était bien plus qu’un ami, cela fait quatre en moins de cinq mois. Fontaney, si intelligent, Maynard, si éclatant et si noble, d’Arnay, ce pauvre doux enfant si gracieux, et enfin il y a quelques jours à peine Fossombroni, si jeune, si modeste et si spirituel ; tous bons, généreux, dévoués, tous morts ayant à peine commencé à vivre. J’excepte Fontaney, qui avait souffert et par conséquent vécu.

Où sont-ils maintenant ? pensent-ils à nous qui songeons à eux ? nous regrettent-ils et nous désirent-ils ? Ils savent maintenant comme je les ai