Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/143

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étaples.


Bernay, 5 septembre, 9 heures du matin.

Je suis encore à Bernay, je me hâte de t’écrire, car je crains que la fin de ma dernière lettre ne t’ait laissé une impression triste. Je ne veux pas t’envoyer de ces impressions-là. C’est de la joie que je veux t’apporter ; le rire et le bonheur te vont si bien, mon Adèle.

J’ai quitté Boulogne avant-hier, par un de ces admirables ciels nuageux et rayonnants qui jettent sur la terre comme une grande peau de tigre faite de lumière et tachée d’ombre. La ville était merveilleusement jolie ainsi éclairée. Il pleut toutes les nuits, mais avec le jour reviennent le soleil, le ciel bleu et les paysages. Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane. Ceci est du Virgile pour mon lauréat Charlot.

Une seule chose gâtait ce bel ensemble de mer et de terre, de toits, de mâts et de voiles. C’est le hideux pâté à colonnade dont ils ont couronné leur ville. Quant à la colonne de Boulogne, elle ne fait ni bien ni mal. C’est une balise de pierre, rien de plus. Car ils ont une colonne à Boulogne, une façon de colonne Trajane, moins les sculptures, moins la grandeur, moins Rome.

J’ai été favorisé d’un plus beau soleil à Boulogne qu’à Calais où j’ai eu très froid. Calais est dans un courant d’air.

Mais, froid ou chaud, pluie ou soleil, brumes ou étoiles, j’aime passionnément les ports de mer, quoiqu’on y mange trop de beefsteacks et que les barbiers vous y rasent avec des mains qui sentent le poisson.

Tu sais que j’aime encore mieux les petits ports que les grands. Aussi de Boulogne je suis allé à Étaples.

Cette route est encore plus pittoresque que celle de Calais à Boulogne. C’est un enchantement perpétuel.

En sortant de Boulogne on côtoie un bras de mer qui se recourbe dans les terres comme pour aller saisir les villages. À la marée haute il est couvert de petits bateaux à voiles qui croisent leurs triangles jaunes dans tous les sens. À partir de là, le paysage varie superbement à chaque instant. Les collines, tout à la fois molles et sévères, assouplies par le vent robuste de la mer, ont parfois la ligne italienne. De temps en temps de hautes dunes magnifiquement tripotées, comme des vagues que le mouvement de la voiture fait remuer à l’œil, viennent en tumulte au bord de la route. La mer, qui se retire lentement de la côte de France, était là autrefois. Et puis