Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/157

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plaine n’est plus qu’une grande ligne sombre où le croissant de la lune s’enfonce par la pointe et disparaît lentement, les javelles et les gerbes debout dans les champs au bord du chemin vous font l’effet de fantômes assemblés qui se parlent à voix basse ; par moments on rencontre un troupeau de moutons dont le berger, tout droit sur l’angle d’un fossé, vous regarde passer d’un air étrange ; la voiture se plaint doucement de la fatigue de la route, les vis et les écrous, la roue et le brancard poussent chacun leur petit soupir aigu ou grave ; de temps en temps on entend au loin le bruit d’une grappe de sonnettes secouée en cadence, ce bruit s’accroît, puis diminue et s’éteint, c’est une autre voiture qui passe sur quelque chemin éloigné. Où va-t-elle ? d’où vient-elle ? la nuit est sur tout. À la lueur des constellations qui font cent dessins magnifiques dans le ciel, vous voyez autour de vous des figures qui dorment et il vous semble que vous sentez la voiture pleine de rêves.

Pardon, chère amie, je t’écris toutes mes impressions. Comme elles viennent à moi, elles s’en vont vers toi. Toutes mes sensations comme tous mes sentiments sont à toi.

À onze heures du soir j’étais à Abbeville.

Mon projet était de retourner aujourd’hui par mer à Étaples. Il m’a fallu y renoncer. Les heures de la marée ne s’accommodaient pas avec ma fantaisie. Je ne t’ai pas assez parlé de ce joli hameau d’Étaples. Il y a là une auberge comme je les aime, une petite maison propre, honnête, bourgeoise, deux hôtesses qui sont deux sœurs, jeunes encore, fort gracieuses vraiment, de fort bons soupers de gibier et de poisson, et sur la porte un lion d’or qui a un air tout doux et tout pastoral, comme il convient à un lion mené en laisse par deux demoiselles. Les deux maîtresses du logis font bâtir en ce moment, elles agrandissent leur maison. C’est de la prospérité. J’en ai été charmé.

Je n’ai pas trouvé de meilleure auberge dans toute la Belgique. J’excepte pourtant Louvain et Furnes. À Louvain, c’est l’hôtel du Sauvage, tenu par une brave grosse châtelaine flamande, la cordialité même. À Furnes, c’est l’hôtel de la Noble Rose, vieux nom de senteur allemande qui m’avait attiré. L’hôtesse ici est une jeune fille, fille des maîtres du logis, jolie et modeste, et pourtant accueillant bien, sans mines et sans pruderie. On ne voit pas ses vieux parents. C’est elle qui fait tout dans la maison et qui gouverne le groupe grossier des servantes comme une petite fée. Elle a un air de dignité singulière que rehausse sa grande jeunesse. Je lui disais entre autres fadaises que la noble rose n’était pas seulement sur son enseigne.

C’est pourtant dans cette charmante auberge que s’est nouée et dénouée une hideuse aventure. Te souviens-tu du procès de ce Mark et de cet