Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/158

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Armand qui avaient assassiné une femme dans les dunes, dans ces mêmes dunes où j’ai fait une si riante promenade, et qui l’y avaient ensevelie ? C’est de l’auberge de Furnes, la Noble Rose, qu’ils étaient partis, pour se promener, disaient-ils, avec cette pauvre jeune femme, qui était mariée à l’un deux. Le soir, ils revinrent sans elle et se hâtèrent de partir pour la France. Mais ils avaient oublié quelque chose, leur bourse, je crois, dans l’auberge ; ce qui les força de rétrograder, croyant d’ailleurs leur crime bien enfoui. Mais la mer avait son rôle dans ce drame fatal, elle était montée cette nuit-là jusqu’à la dune et avait déterré la femme morte, si bien qu’au même jour, au même instant, la providence amenait d’un côté, à l’auberge de la Noble Rose, la civière où était le cadavre, et de l’autre main la diligence qui portait les assassins. Au moment où ils arrivèrent, le bourgmestre interrogeait le maître de l’auberge sur les deux étrangers inconnus, meurtriers présumés de cette femme ; il n’eut qu’à se retourner vers les voyageurs qui descendaient de la diligence pour dire : — Les voici.

C’étaient deux comédiens. L’un deux, Mark, homme d’une figure assez belle, quoique sinistre, avait joué le duc de Raguse à l’Odéon dans le Napoléon de Dumas. C’était le fanfaron, l’homme fort, l’inventeur du crime ; Armand, caractère faible, obéissait. Aux assises, Mark, bâtard d’un ministre, disait-on, fut hautain et hardi, Armand pâle et abattu. Ils furent condamnés. Le brave mourut en lâche, et le lâche en brave. — Toute cette histoire a tourné autour de la Noble Rose.

Ne pouvant aller à Étaples, j’ai changé mon itinéraire, et je suis venu à Dieppe. Ce matin je déjeunais à Eu. L’église méritait bien d’être vue deux fois. C’est une belle nef et qui fait de loin un superbe profil à la ville. L’église du collège lui ressemble beaucoup à distance, et, quand on arrive par la route d’Aumale, on voit l’une derrière l’autre ces deux églises, la petite répétant la grande, comme un écho.

Pendant que j’attendais mon déjeuner, je voyais la cuisinière soigner avec inquiétude je ne sais quel ragoût composé d’orties blanches mêlées de jaunes d’œufs écrasés et cuites à petit feu. Je lui ai demandé pour qui ces épinards. Elle m’a répondu : Pour mes dindons. Et puis elle m’a expliqué la chose. Ces dindons sont des dindonneaux. Rien n’est plus difficile à élever qu’un dindon, etc. Je l’ai suivie quand elle leur a porté leur déjeuner, et j’ai écouté avec grand plaisir la conversation de ces messieurs, qui valait, je t’assure, bien des conversations de table d’hôte. — Souvent les hommes gloussent et les bêtes parlent.