Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/19

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les montagnes, et de quitter la plaine et la verdure. Aussi, lorsqu’après plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l’autre côté de l’Arve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède, presque enseveli dans les arbres, on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où l’on commencera enfin à monter !

Il y a un grand charme à s’arrêter un moment sur ce pont, pendant qu’il tremble, ébranlé à la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l’Arve, blanche d’écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au mont Blanc, on n’a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce tracas. À gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivés ; devant soi, à l’extrémité de la plaine, Sallanches, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l’étain, au pied d’une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roche qui figurent une vieille forteresse de titans ; à droite enfin, la magnifique cascade de Chède, qui jaillit à mi-côte dans une sorte de conque naturelle d’où sa nappe retombe plus large et plus arrondie, et qui s’environne de son arc-en-ciel comme d’une auréole.

Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Chède, et on laisse la belle cascade derrière soi, pour s’enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit de verdure. Tout à coup le taillis s’ouvre et s’écarte comme à plaisir, un spectacle rempli d’un charme inattendu est devant vos yeux. C’est un petit lac, que l’on nomme, je crois, le Lac Vert, à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac, dont le flot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect, dans la grâce de ses contours, quelque chose qui contraste d’une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le mont Blanc n’était pas debout, à l’horizon, avec ses dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait, comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui, projeter son image menaçante jusque dans l’eau paisible du Lac Vert.

J’ignore par quel fil invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de l’art ; mais à l’instant même me revinrent à l’esprit ces grandes créations du vieux Shakespeare, où toujours domine une haute et sombre figure qui, dans un coin du drame, se reflète