Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/206

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des deux côtés de la route leurs façades faiblement animées par le clair de lune, avec leur grand toit rabattu sur leurs fenêtres rougeâtres.

Note, en passant, que le toit des cabanes est immense dans ce pays d’averses et d’ondées. Le toit se développe sous la pluie : en Suisse, il envahit presque toute la maison ; en Italie, il s’efface ; en orient, il disparaît.

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Je reprends. — Je regardais les contours des arbres, ce qui m’amuse toujours, et je venais d’admirer la touffe énorme d’un noyer dans une prairie à cent pas de la route, quand le cocher est descendu pour enrayer. C’est bon signe quand on enraie ; c’est le sifflet du machiniste. Le décor va changer.

En effet la route s’est abaissée comme une croupe, et à ma gauche, à travers la rangée d’arbres qui borde le chemin, aux rayons de la lune, au fond d’une vallée confusément entrevue, une ville, une apparition, un tableau éblouissant, a surgi tout à coup.

C’était Berne et sa vallée.

J’aurais plutôt cru voir une ville chinoise, la nuit de la fête des lanternes. Non que les toits eussent des faîtes très découpés et très fantasques ; mais il y avait tant de lumières allumées dans ce chaos vivant de maisons, tant de chandelles, tant de falots, tant de lampes, tant d’étoiles à toutes les croisées ; une sorte de grande rue blanchâtre traçait au milieu de ces constellations développées sur le sol une voie lactée si étrange ; deux tours, celle-ci carrée et trapue, celle-là svelte et pointue, marquaient si bizarrement les deux extrémités de la ville, l’une sur la croupe, l’autre dans le creux ; l’Aar, courbée en fer à cheval au pied des murs, détachait si singulièrement de la terre, comme une faucille qui entame un bloc, cet amas de vagues édifices piqués de trous lumineux ; le croissant posé au fond du ciel juste en face, comme le flambeau de ce spectacle, jetait sur tout cet ensemble une clarté si douce, si pâle, si harmonieuse, si ineffable, que ce n’était plus une ville que je voyais, c’était une ombre, le fantôme d’une cité, une île impossible de l’air à l’ancre dans une vallée de la terre et illuminée par des esprits.

En descendant, les belles silhouettes de la ville se sont décomposées et recomposées plusieurs fois, et la vision s’est dissipée à demi.

Puis ma carriole a passé un pont et s’est arrêtée sous une porte ogive ; un vieux bonhomme, accosté de deux soldats en uniforme vert, est venu me demander mon passeport ; à la lueur du réverbère, j’ai aperçu une