Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/21

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feu ; et plus d’un hardi chasseur de chamois, égaré la nuit dans la montagne, a entendu sa voix rauque et sonore répondant, du fond de l’abîme, à la voix de son torrent.

J’avouerai cette infirmité de mon esprit, il aurait manqué pour moi quelque chose à l’horrible beauté de ce site sauvage, si quelque tradition populaire ne lui eût empreint un caractère merveilleux. Je me suis arrêté avec complaisance sur ces détails, parce que j’aime les superstitions : elles sont filles de la religion et mères de la poésie.

Ce torrent traversé, les nants deviennent plus fréquents ; les ondulations de la route sont plus brusques et plus rapides ; le cône du mont sur lequel elle court a été en quelque sorte cannelé par les cataractes pluviales, les éboulements et les avalanches de pierres. Cependant une végétation vive et fraîche reparaît autour du chemin, et voile aux yeux l’Arve, que l’on entend bruire au fond du ravin.

Une vallée d’un aspect sévère et triste se présente. Au milieu s’élève un clocher, autour duquel se groupent quelques cabanes. Voilà Servoz. De toutes parts encaissée par de hautes montagnes, cette vallée paraît comme ensevelie dans un blanc suaire de neige, sous un noir linceul de sapins. Ce qui ajoute à l’impression singulièrement mélancolique qu’elle produit sur l’esprit, c’est de la voir dominée, ou plutôt menacée, par les débris gigantesques d’une montagne qui s’écroula, je crois, en 1741. On dit que la chute de ce mont, qui écrasa des forêts, combla des vallées, ouvrit des abîmes, fut accompagnée d’un tel déluge de cendre et de poussière, que, durant trois jours, une nuit complète couvrit le pays à plusieurs lieues à la ronde. Les savants déclarèrent que c’était un volcan. Ils se trompaient. Les ignorants se trompèrent aussi ; ils crurent que c’était la fin du monde. Erreur pour erreur, je préfère celle des ignorants : elle est plus naïve.

Cette montagne ruinée effraye le regard et la pensée. Je ne sais, et nul ne peut dire, comment se déplaça le centre où reposait l’équilibre de ce grand corps ; quelle cause mina la base sur laquelle posaient ses immenses terrasses, ses plateaux, ses dômes, ses pentes, ses aiguilles. Est-ce une convulsion intérieure du globe ? Est-ce une goutte d’eau lentement distillée depuis des siècles ?... Felix qui potuit

Cependant il est difficile de ne pas se livrer à d’inutiles méditations sur ce grand mystère, en présence d’un si prodigieux bouleversement. Les terres, les neiges, les forêts, en se précipitant dans les vallées environnantes, ont mis à découvert ce qu’on pourrait appeler le squelette du mont. Ces blocs de marbre noir veiné de blanc sont ses pieds monstrueux, encore à demi cachés par des masses pyramidales de terres éboulées ; voilà ses osse-