Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/219

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gance française se mêlaient aux guenilles de ce misérable. La canne, restée riche et brillante à la poignée, était brûlée et noircie à son extrémité inférieure ; on sentait qu’elle avait plus d’une fois attisé et remué des feux nocturnes. Vers le milieu, elle était aplatie et écrasée ; on eût dit qu’elle avait servi à des pesées et qu’il lui était arrivé de soulever des portes.

Un vieux chapeau rond, passé à l’état polyédrique, était posé un peu sur le pavé, un peu sur la tête du dormeur. Une assiette d’étain, jetée devant ses pieds, semblait attendre les liards des passants.

Quant à l’animal, sans doute le gagne-pain visible de ces gens, il disparaissait, à demi enfoui dans du sable, sous les barreaux d’une espèce de cage où je l’apercevais à peine. Cependant, tout en dormant, il faisait çà et là quelques mouvements et j’en voyais assez pour reconnaître quelque chose d’horrible, une de ces bêtes qui ne sont pas faites pour être vues par l’homme et qui prouvent l’imagination de la nature, un de ces êtres qui sont des cauchemars, un chardon vivant, un lézard épineux, quelque chose d’effroyable et de pareil au Moloch horridus de la Nouvelle-Hollande.

Cinq ou six jolis enfants entouraient ce monstre et le regardaient avec enthousiasme. Parmi eux j’admirais deux charmants marmots français, lesquels appartenaient sans doute à quelque famille parisienne arrêtée dans l’auberge.

La cage était posée sur une caisse carrée dans le panneau antérieur de laquelle je ne sais quel hasard avait incrusté un assez beau bas-relief en bois de chêne représentant saint-François de Sales, la main posée sur une tête de mort. Les petits enfants français regardaient ce panneau. Au bout de quelques secondes d’examen, l’aîné dit au plus jeune : Ah ! c’est le bon Dieu avec sa pomme.

L’autre femme, celle qui ne dormait pas, était assise sur un vieux morceau de tapis à côté de l’homme. Je voudrais bien pouvoir vous dire qu’elle était laide, car rien n’est plus banal et plus littérairement usé que la beauté des mendiantes et des comédiennes en plein vent ; mais je suis à regret forcé d’avouer que celle-ci, quoique hâlée par le soleil et tachée de son, comme disent les excellentes métaphores populaires, était vraiment une charmante et délicate créature.

Son front était intelligent ; sa bouche, ornée de dents admirables, était gracieuse et bonne ; ses yeux, pas très grands, étaient profonds et purs ; de riches veines blondes chatoyaient dans ses épais cheveux châtains, très coquettement et surtout très proprement accommodés. Il y avait de la race dans la souplesse de sa taille, dans la saillie de ses hanches, dans la correspondance parfaite de son front, de son nez et de son menton, dans la petitesse de ses pieds et de ses mains, dans la transparence de ses ongles, dans