Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/227

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De là ce tumulte, ces cris : ein Dieb ! cette apparition de la police, et cette prison pour dénouement.

Rirez-vous de moi, mon ami ? Cette aventure m’a serré le cœur.

J’en savais seul le secret.

Pour tout le monde, pour les deux prisonniers eux-mêmes, ce n’était qu’un vol puni ; pour moi, c’était un drame. C’était pour l’amour que cette fille avait volé, c’était par la jalousie qu’elle était punie. Il était évident pour moi que la vieille avait d’avance dénoncé sa rivale à ce même valet d’auberge qui, quelques instants plus tard, avait remarqué le sel jeté, avait fouillé la chanteuse et l’avait menée en prison.

Sombre histoire, triviale en apparence, poétique au fond ; burlesque, si vous voulez, par la bassesse des personnages, tragique, à mon sens, par la grandeur des passions.

Quoi qu’il en soit, malgré l’avis charitable de l’homme, sa victime sans le savoir : vete, muger ! la vieille était demeurée là.

Elle ne triomphait plus ; son œil vitreux était devenu horrible et triste ; l’arrière-goût de la vengeance est mauvais.

Elle était encore à la même place, quand un petit peloton de soldats, conduit par un homme de police et grossi d’une nuée de gamins, parut et l’entoura subitement. Les soldats saisirent la cage, déracinèrent la bannière et intimèrent à la vieille l’ordre de marcher dans leurs rangs.

Sa tête tomba sur sa poitrine et elle obéit sans proférer une syllabe.

Cependant les gamins, joyeux et déchaînés autour d’elle, l’assourdissaient de clameurs et de huées, et l’un d’eux, le plus grand, lequel savait quelques injures en français, la poursuivait avec cet inexplicable acharnement de l’enfance, qui est si douce quand elle est douce, et si cruelle quand elle est cruelle.

L’égyptienne supporta d’abord cette avanie avec un air de dédain ; mais tout à coup, sortant au milieu des soldats stupéfaits et faisant trois pas à travers les enfants, elle dit au plus grand avec sa voix d’orfraie, en étendant le bras : — Voilà ta potence !

Elle resta dans cette attitude quelques instants.

Je n’avais pas encore remarqué la haute taille de cette femme. Ainsi vêtue de noir, maigre, pâle, droite parmi ces enfants et le bras étendu, c’était la figure même d’un gibet vivant.

Les soldats la reprirent, les enfants redoublèrent leurs rires et leurs cris, et, un moment après, elle avait disparu, comme les deux autres, à l’angle de la maison.