Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/242

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marseille.


Marseille, 30 septembre, 5 heures du soir.

Je suis à Marseille, je débarque, j’ai déjà couru à la poste rue Saint-Anacharsis, la poste ne sera ouverte que dans deux heures. Deux heures, c’est bien long, voilà trente jours, mon Adèle, que je n’ai eu de lettre de toi. Il faut attendre encore deux heures ! Que faire ? Je comptais les employer à te lire, je vais les passer à t’écrire. Je te les avais données dans ma pensée, je ne te les reprendrai pas.

Après les montagnes, j’avais besoin devoir la mer, une mer quelconque, la Méditerranée à défaut de l’Océan. Au reste, je ne me plains pas, la Méditerranée est belle autrement que l’Océan, mais elle est aussi belle. L’Océan a ses nuées, ses brumes, son flot glauque et vitreux, ses dunes en Flandre, ses falaises en Normandie, ses granits en Bretagne, ses vents immenses, ses magnifiques marées ; la Méditerranée est tout entière sous le soleil, on le sent à l’unité inexprimable qui est au fond de sa beauté ; elle a une côte fauve et sévère dont les collines et les roches semblent arrondies ou taillées par Phidias ; l’austérité de la rive s’accouple harmonieusement à la grâce du flot ; les arbres, là où il y a des arbres, trempent leur pied dans la vague ; le ciel est d’un bleu clair, la mer est d’un bleu sombre ; ciel et mer sont d’un bleu profond.

Du lac de Lucerne je suis allé au lac Léman, du lac Léman à la Méditerranée. C’est un crescendo. Maintenant il me faut l’Océan, ou Paris.

Je suis arrivé à la Méditerranée par le Rhône. J’ai vu le Rhône entrer dans la Méditerranée, large de deux lieues, jaune, trouble, fangeux, grand et sale. Il y a six jours je l’avais vu sortir du Léman, sous le vieux pont de moulins de Genève, clair, transparent, limpide, bleu comme un saphir.

Au Léman, le Rhône est comme un jeune homme ; à la Méditerranée, il est comme un vieillard. Là-bas il n’a encore vu que des montagnes, ici il a traversé des villes. Dieu lui donne de la neige, les hommes lui donnent de la fange.

Voilà ce que c’est, mes enfants, que de vivre et de courir. Après avoir vécu, après avoir écumé, rugi, dévoré des torrents et des rivières, brisé des rochers, lavé des ponts, traîné des fardeaux, nourri des villes, reflété le ciel et les nuages, le fleuve, parti étroit et violent du Léman, arrive, immense et calme, à la Méditerranée et s’y ensevelit. Là il retrouve, sous un soleil éblouissant, avec un horizon sans borne, l’azur profond, serein et splen-