Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/244

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cette vague halelante, brève et trapue. Le flot se ramasse et lutte. Il a autant de colère que le flot de l’Océan et moins d’espace. De là ces effrayantes tempêtes de la Méditerranée.

Il n’y avait pas tempête, mais il y avait émotion. Quelques nuages bas rampaient à l’extrême horizon. C’était un vent d’équinoxe avec un soleil de solstice. La mer par places était violet foncé ; en d’autres endroits elle était d’un vert d’émeraude. Une pluie fine arrachée aux vagues par le vent passait par instants en bouffées sur le paquebot.

J’étais debout sur l’avant. Vers deux heures, le soleil et le vent étaient derrière nous, l’un rayonnant à droite, l’autre soufflant à gauche. Ce réseau de pluie impalpable, violemment emporté par le vent, passait sous l’avant du paquebot, et là il rencontrait le rayon du soleil, ce qui faisait courir sous mes yeux, comme attaché à la proue du navire, un charmant arc-en-ciel sur l’azur sombre de la mer.

Une belle felouque nous suivait à quelque distance, plus secouée encore que nous. Le vent et le soleil faisaient aussi de ses deux voiles latines deux choses ravissantes, en les gonflant et en les dorant. Tantôt sa coque disparaissait comme dans une vallée, tantôt elle surgissait gracieusement sur le dos des vagues. Autour d’elle s’enflait un flot d’écume énorme et éblouissant, ce qui faisait que, vue par l’avant, elle ressemblait à un casque renversé laissant frissonner son panache blanc au-dessous de lui.

Cette felouque, mieux servie par sa voilure que nous par nos roues, lesquelles à certains moments ne touchaient pas le flot, nous a dépassés. Elle s’est approchée de nous si près que j’ai pu lire sur sa poupe cette inscription : Confiance en Dieu ; puis elle s’est enfuie en bondissant sur la houle avec un mouvement admirable.

À quatre heures et demie, après avoir fait dix lieues en mer, nous débarquions à Marseille. — Je m’interromps, on m’annonce que la poste est rouverte, j’y cours.


7 heures du soir.

Je suis bien triste, mon Adèle bien-aimée ; pas de lettres ! ni de toi, ni de Didine. Ma Didine, écris-moi ; écrivez-moi, vous aussi, mes chers petits bien-aimés, Charles, Toto, Dédé. J’irai demain à Toulon, puis je reviendrai à Marseille exprès et j’espère que j’y trouverai des lettres de toi, chère amie. J’en ai vraiment bien besoin ! Écris-moi maintenant, et tout de suite, à Chalon-sur-Saône, toujours poste restante et toujours sans prénom. J’ai écrit à Co-