Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/25

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cela ? ils vous répondent : c’est l’écho, et tendent la main. — Où est la poésie ?

Nous laissons derrière nous les jeunes mendiants, le porte-voix, le foyer de l’écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instants, un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords, qui se dilatent et s’effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d’un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l’Arve s’élèvent lentement et le rejoignent. Il touche à la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d’arbre en arbre, et tout à coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s’abaisse sur une décoration de théâtre.

Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces montées. On distinguait encore à travers la brume l’escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire ! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n’ont pu être couchés que par la foudre du ciel ou par l’avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l’Arve à une profondeur si prodigieuse que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n’ai jamais éprouvé rien d’aussi singulier. À nos pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer ; sur nos têtes, une île du paradis.

Il est inutile de peindre cette impression à ceux qui ne l’ont pas sentie ; elle tenait à la fois du rêve et du vertige.

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La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur à l’œil du voyageur qui arrive de Sallanches. L’Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s’en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argentière, montrent de loin à loin, dans l’étroite plaine, leurs clochers d’ardoises luisantes. À gauche, au-dessus d’un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa forêt de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. À droite, c’est le mont Blanc, dont le sommet fait vivement briller l’arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus du haut glacier de Taconay et de l’Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu’une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l’extrémité d’un immense manteau bleuâtre que le mont Blanc laisse tramer jusque