Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/260

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le golfe juan.


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J’avais mis la tête à la portière et, aussi loin que mes yeux pouvaient s’étendre, de l’est à l’ouest, du cap d’Antibes au cap Roux, je regardais cette admirable mer qui a vu toute l’histoire, depuis les flottes de Salomon jusqu’aux armements d’Annibal, depuis la galère de Pompée jusqu’au brick de Napoléon.

Il semble que l’Océan soit trop vaste pour l’homme ; l’Océan est plein de mystère comme il est couvert de brumes. La mémoire humaine ne le traverse pas. Il avait le secret d’un monde et il ne le disait point ; il a fallu que Christophe Colomb allât le lui arracher. La Méditerranée, au contraire, est propre à la civilisation ; c’est la mer illustre et rayonnante, éclairée à la fois, et dans tous ses recoins, par l’histoire et par le soleil. Toutes ses rives ont fait quelque chose et savent ce qu’elles ont fait.

Nous suivions une route posée à mi-côte sur une pente d’ocre rouge, parmi des pins et des bruyères, et traversée de distance en distance par de petits torrents. Au-dessous de nous, les vagues écumaient magnifiquement sur des roches sculpturales et sévères.

Il n’y avait pas une voile en mer. Une grande mouette pêchait à quelque distance de la côte. Je considérais vaguement, à quelques toises plus bas que la route, une vieille enceinte de pierre qui est une batterie côtière. Deux gros canons de fonte étaient là, couchés sur l’herbe, la bouche vers la mer. Un rosier du Bengale chargé de roses obstruait la gueule du four à rougir les boulets.

Quelques instants après la route a tourné, la perspective a changé tout à coup. J’avais sous les yeux le golfe Juan.

Le golfe Juan est une petite baie mélancolique et charmante, abritée à l’est par le cap d’Antibes dont le phare et la vieille église font une assez belle masse à l’horizon, à l’ouest par le cap de la Croisette chargé à sa pointe d’une vieille forteresse écroulée qui se mêle aux rochers. Un demi-cercle de hautes croupes vertes entoure le golfe et le ferme aux vents de terre.

Je me suis arrêté, et j’ai contemplé cette mer qui vient mourir doucement au fond de la baie sur un lit de sable au pied des oliviers et des mûriers et qui a apporté là Napoléon. Quelques vieilles masures qui ont vu ce grand spectacle y sont encore et semblent regarder au loin en mer si elles ne verront rien venir.