Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/289

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pierres, le jeune homme fut brûlé vit devant le portail de la cathédrale. Ainsi cette gracieuse coupe de la Renaissance contient une tragédie. Par moments, dans les reflets dorés de cette orfèvrerie exquise, on croit voir trembler la flamme d’un bûcher.

Au bout d’un certain temps, quand je me promène dans une cathédrale, je suis toujours gagné peu à peu par une de ces rêveries profondes qui sont comme un crépuscule qui tombe dans l’esprit. Une cathédrale est pour moi comme une forêt ; les piliers sont les larges troncs au faîte desquels les gerbes de nervures se croisent ainsi que des branchages chargés de ténèbres ; les chapelles de la Renaissance s’épanouissent dans l’ombre des grandes arches comme des buissons en fleurs au pied des chênes. Rien ne m’absorbe comme la contemplation de cette étrange œuvre de l’homme dans laquelle se reflètent si mystérieusement la nature et Dieu. Là, tout m’occupe et rien ne me distrait. L’orgue passe comme le vent ; les clochetons noirs et inextricables se hérissent sur les tombes comme des cyprès ; les verrières étincellent au fond des absides comme des étoiles dans des feuillages. Après les premiers instants je ne vois plus rien en détail, tout m’arrive en masse. Le bedeau erre en éteignant des cierges, les confessionnaux chuchotent, un prêtre marche dans la pénombre des bas-côtés, les bruits se dilatent sous la voûte et retombent avec des prolongements ineffables ; une porte qui se ferme dans les profondeurs du sanctuaire jette un écho à la fois doux comme un soupir et terrible comme un tonnerre. Moi, je rêve.

Pendant que je rêvais ainsi dans la cathédrale de Sens, on a posé deux tréteaux devant l’autel d’une chapelle, puis on a disposé des cierges autour de ces tréteaux ; un moment après, les cierges se sont allumés, on a placé une bière courte et étroite sur les tréteaux et l’on a jeté un drap blanc sur cette bière. Dans le même instant, — je n’arrange rien et je dis les choses comme je les ai vues, — dans le même instant, un groupe tout différent traversait l’église. C’était un maillot porté par des femmes, entouré d’hommes, et conduit par un prêtre qui allait à la chapelle du baptistère. Il y avait là, dans cette église, deux enfants. On allait baptiser l’un, on allait enterrer l’autre. Ce n’était pas un nouveau-né et un vieillard, ce n’était pas le commencement et la fin de la vie ; je le répète, c’étaient deux enfants, deux robes blanches portées l’une par une nourrice, l’autre par un cercueil ; deux innocents qui allaient commencer à vivre tous les deux en même temps, mais de deux façons différentes, l’un sur la terre, l’autre dans le ciel. Il y avait dans cette ombre une mère ravie et une mère désespérée. Pour ne pas troubler cette grande rencontre de deux mystères, je m’étais retiré près de la porte, derrière des planches qui masquent les réparations qu’on fait à l’église. Je ne voyais plus rien, mais j’entendais, tout au fond de la cathédrale,