Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/297

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un doux horizon de collines vertes, un beau ciel, un chaud soleil, et vous aimerez Bordeaux, même vous qui ne buvez que de l’eau et qui ne regardez pas les jolies filles.

Elles sont charmantes ici avec leur madras orange et rouge comme celles de Marseille avec leurs bas jaunes.

C’est un instinct des femmes dans tous les pays d’ajouter la coquetterie à la nature. La nature leur donne la chevelure, cela ne leur suffit pas, elles y ajoutent la coiffure ; la nature leur donne le cou blanc et souple ; c’est peu de chose, elles y attachent le collier ; la nature leur donne le pied fin et petit ; ce n’est point assez, elles le rehaussent par la chaussure. Dieu les a faites belles, cela ne leur suffit pas, elles se font jolies.

Et au fond de la coquetterie, il y a une pensée, un instinct, si vous voulez, qui remonte jusqu’à notre mère Ève. Permettez-moi un paradoxe, un blasphème qui, j’en ai bien peur, contient une vérité : c’est Dieu qui fait la femme belle, c’est le démon qui la fait jolie.

Ah ça, mais il me semble que je prêche. Cela ne me va guère, car j’aime la femme, même avec ce que le diable y ajoute.

Revenons, s’il vous plaît, à Bordeaux.

La double physionomie de Bordeaux est curieuse ; c’est le temps et le hasard qui l’ont faite ; il ne faut point que les hommes la gâtent. Or on ne peut se dissimuler que la manie des rues « bien percées », comme on dit, et des constructions « de bon goût » gagne chaque jour du terrain et va effaçant du sol peu à peu la vieille cité historique. En d’autres termes, le Bordeaux-Versailles tend à dévorer le Bordeaux-Anvers.

Que les bordelais y prennent garde ! Anvers, à tout prendre, est plus intéressant pour l’art, l’histoire et la pensée que Versailles. Versailles ne représente qu’un homme et un règne ; Anvers représente tout un peuple, et plusieurs siècles. Maintenez donc l’équilibre entre les deux cités ; mettez le holà entre Anvers et Versailles ; embellissez la ville nouvelle, conservez la ville ancienne. Vous avez eu une histoire, vous avez été une nation, souvenez-vous-en, soyez-en fiers !

Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que le goût des démolitions. Qui démolit sa maison, démolit sa famille ; qui démolit sa ville, démolit sa patrie ; qui détruit sa demeure, détruit son nom. C’est le vieil honneur qui est dans ces vieilles pierres.

Toutes ces masures dédaignées sont des masures illustres ; elles parlent, elles ont une voix ; elles attestent ce que vos pères ont fait.

L’amphithéâtre de Gallien dit : J’ai vu proclamer empereur Tetricus, gouverneur des Gaules ; j’ai vu naître Ausone, qui a été poëte et consul romain ; j’ai vu saint-Martin présider le premier concile ; j’ai vu passer Abdérame, j’ai