Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/337

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Je me suis posé ce problème : que deviendrait le cazador s’il n’y avait pas de voleurs ? Belle question ! il se ferait voleur.

J’en ai peur du moins. Il faut bien que le cazador vive.

Les deux tiers des villages sont ruinés. Carlistes, cristinos. La guerre civile chouannait dans le Guipuzcoa et la Navarre, il y a six ans. En Espagne, la grande route appartient à la guerre civile de temps en temps, aux voleurs toujours. Les voleurs sont l’ordinaire.

Au moment d’entrer à Ernani, la route tourne à droite brusquement. Trottoir pour le piéton qui longe le chemin. Force paysans en béret allant au marché vendre leur bétail.

Comme la diligence descendait une côte au galop, un pauvre bœuf effrayé s’est jeté dans une broussaille. Un petit garçon de quatre ou cinq ans qui le conduisait lui a pris la tête et la lui a cachée dans sa poitrine en le flattant doucement de la main. Il faisait à ce bœuf ce que sa mère lui fait sans doute à lui enfant. Le bœuf, tremblant de tous ses membres, enfonçait avec confiance sa grosse tête armée de cornes énormes entre les petits bras de l’enfant, et jetait de côté un coup d’œil effaré sur la diligence emportée par six mules avec un horrible bruit de grelots et de chaînes. L’enfant souriait et lui parlait tout bas. Rien de touchant et d’admirable comme de voir cette force brutale et aveugle gracieusement rassurée par la faiblesse intelligente.

La diligence parvient au sommée d’une colline ; spectacle magnifique.

Un promontoire à droite, un promontoire à gauche, deux golfes ; un isthme au milieu, une montagne dans la mer ; au pied de la montagne, une ville. Voilà Saint-Sébastien.

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Le premier coup d’œil est magique ; le second est amusant. Un vieux phare sur le promontoire à gauche. Une île dans la baie sous ce phare. Un couvent ruiné. Une plage de sable. Les chariots à bœufs déchargent sur la plage les navires chargés de minerai de fer. Le port de Saint-Sébastien, curieux enchevêtrement de musoirs compliqués.

À droite, la vallée de Loyola pleine de rouges-gorges, où l’Urumea, belle rivière couleur d’acier, dessine un fer à cheval gigantesque. Sur le promontoire nord, quelques pans de murs rasés, restes du fort d’où Wellington bombarda la ville en 1813. La mer brise admirablement.

Entrée de la ville. Pont-levis. Forteresse. Sur la porte de la ville, un beau cartouche fruste du temps de Philippe II qui contenait sans doute les armes de la ville, effacées par quelque révolution à la française. En dedans de cette même porte, au-dessus du corps de garde et de la sentinelle, un grand